Les ethnies de service (Michaëlle Jean/Guillaume Latendresse)

25 novembre 2009 à 7:10 | Publié dans Chroniques politiques | 2 Commentaires
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En 2005, lorsque Michaëlle Jean a été nommée gouverneur générale du Canada, de nombreux commentaires ont proliféré sur Internet pour dénoncer le caractère « politiquement correct » de cette décision de la part du premier ministre libéral Paul Martin. Celui-ci, on s’en rappelle, était embourbé dans le scandale des commandites et cherchait à redorer l’image de son parti. D’origine haïtienne, Mme Jean a été de nombreuses années journaliste à Radio-Canada. La nomination de cette femme cultivée, élégante et polyglotte, aurait normalement dû réjouir la population, si son appartenance ethnique n’avait pas suscité le doute quant aux réels objectifs de cette nomination. Voici quelques exemples de commentaires (leur libellé exact est reproduit) :

« […Je] crois qu’on lui a offert le poste pour faire contre poids au seul groupe ethnique au Québec qui éprouve un peu de sympathie pour la cause nationale. Quand on est issu d’un peuple de colonisé et adopté par un autre peuple de colonisé ça laisse des trace. »
« Nulle part au monde voit-on les dirigeants politiques ainsi que ceux des institutions publiques offrir sur un plateau d’argent des postes prestigieux à des personnes nées à l’étranger. »
« Il s’agit de la rectitude politique poussée à l’extrême, car cette personne est tout aussi mal à l’aise de ne pas vouloir être ce qu’elle est, Haïtienne, que de vouloir être ce qu’elle n’est pas, une pure laine […] »

Et encore, ces commentaires ont été recueillis sur le site de Radio-Canada, qui oblige leurs auteurs à s’identifier. On imagine ce qui a été écrit ailleurs. Il est fascinant de constater à quel point la nomination d’un membre d’une minorité ou d’une femme entraîne presque automatiquement le doute sur les motivations réelles de sa sélection : cette personne est-elle choisie pour sa compétence ou pour des raisons d’image publique? Dans le cas de Mme Jean, la décision de Paul Martin contenait fort probablement une forte dose d’opportunisme. Malgré tout, ces motifs politiques faisaient-ils de Mme Jean une moins bonne candidate? Et si elle avait été nommée en d’autres circonstances par un autre premier ministre, les mêmes soupçons de rectitude politique n’auraient-ils pas été soulevés?

À l’occasion de chaque élection générale, c’est de nouveau le concours entre tous les partis pour recruter davantage de candidats de communautés culturelles que les concurrents. Cependant, lorsqu’on remarque qu’ils se font souvent envoyer dans des circonscriptions imprenables avec peu de moyens, on constate à quel point l’expression « minorité de service » prend tout son sens.

En théorie, nous aimerions tous que les emplois et les opportunités soient accordés uniquement en fonction des compétences et des qualités humaines. En pratique, nous portons tout le poids de notre appartenance à une ethnie, à une nationalité, à une langue, à un sexe, à une classe sociale, à une orientation sexuelle. Toutes ces caractéristiques modifient le regard que les autres portent inconsciemment sur nous.

Les Québécois de service

Par un curieux revirement de situation, les Québécois sont devenu les ethnies de services chez le Canadien. Il y a cent ans, le Canadien avait été fondé au départ pour regrouper des joueurs canadiens-français et vendre ainsi le sport au marché francophone. Aujourd’hui, les Québécois sont une espèce menacée d’extinction dans ce même club. De plus, ceux qui restent sont sommés de produire, sous peine de se faire accuser de n’être retenus que parce qu’ils sont francophones.

Voilà quelque temps déjà que je mûrissais ce billet, mais l’échange de Guillaume Latendresse m’a obligée à précipiter sa rédaction. En panne depuis le début de la saison, le gros ailier était devenu l’un des souffre-douleur du public : trop lent, trop mou, pas assez impliqué, pas assez travaillant… le jeune homme avait même hérité des surnoms de « Guimauve », « Latortue » et « L’aveuglette ». Repêché en 2005 par le Canadien en deuxième ronde, après Carey Price, Latendresse avait, tout comme le gardien, ébloui les premiers temps et suscité les plus vives attentes chez les partisans du Canadien, avant de tomber lui aussi en défaveur. Malheureusement pour lui, Latendresse, contrairement à Price, n’a jamais retrouvé ses repères.

Ces dernières semaines, Guillaume Latendresse et Andrei Kostitsyn étaient tout les deux en difficulté; plusieurs internautes ont accusé les « méchants journalistes » d’être trop dur envers Kostitsyn parce qu’il est Biélorusse et de surprotéger Latendresse parce qu’il est Québécois : « Une chance que Latendresse n’est pas Russe sinon il n’aurait jamais fait l’équipe et il jouerait déjà avec Pierre dagenais en Russie. Et si Kostitsyn était québécois, je crois qu’on le défendrait beaucoup plus », affirme ainsi un internaute sur le blogue de François Gagnon sur Cyberpresse (le commentaire a été reproduit dans son libellé exact). Guillaume Latendresse a certainement ses torts, mais à lire de nombreux commentaires, on a nettement l’impression que des internautes lui tombent dessus pour satisfaire leur besoin de bouffer du Québécois. Et je parle d’internautes québécois « pure laine ». Le péché de Latendresse n’a pas été d’échouer, mais d’échouer à titre de Québécois.

Latendresse est un de ces cas typiques qui divise deux classes d’amateurs extrêmes à Montréal : d’un côté, ceux qui ne jurent que par le contenu québécois et francophone, invoquent à hauts cris les traditions et l’histoire, accusent Bob Gainey et Trevor Timmins de détruire le club en le purgeant de tous ses Québécois et traitent les joueurs non québécois de « mercenaires »; de l’autre, ceux pour qui la présence d’un Québécois est suspecte, puisqu’il s’agit à leurs yeux d’une autre concession aux « maudits journalistes » en faveur d’un joueur « évidemment » surestimé dont le manque de talent éloignerait la Sainte-Flanelle de la coupe Stanley.

Ces deux groupes font régulièrement preuve d’un délire inexcusable; toutefois, depuis plusieurs années et surtout, incidemment, depuis la Commission Bouchard-Taylor, les dénigreurs de Québécois semblent avoir le dessus du pavé. Il est devenu de bon ton d’affirmer « qu’on s’en sacre-tu de la langue qu’ils parlent, le français, le russe, l’anglais ou le mandarin, l’important c’est qu’on GAGNE! ». Malheureusement, dans la plupart des cas, ce genre de déclaration agressive témoigne moins d’une ouverture d’esprit que d’un complexe d’infériorité. Au-delà du hockey lui-même, un tel genre de déclaration fait partie de cette attitude passive-agressive qui mènent une grande partie des Québécois à se dévaloriser et à s’écraser collectivement, puis, dans un sursaut de fureur, à sortir les griffes et à accuser Ottawa, les Anglos, les immigrants, les Américains, les musulmans et les juifs de tous les maux du monde et surtout des leurs. Que ce soit en politique, dans les arts et la culture, dans le sport, dans les affaires linguistiques et dans toutes les autres sphères de la société, nous sommes loin de l’attitude d’affirmation sereine qui nous permettrait collectivement d’afficher notre identité commune sans rejeter tout ce qui est différent.

Seul point positif dans tout le débat entourant les Québécois et le hockey : pratiquement personne n’a remis en question la québécitude de Georges Laraque, pas plus que celle de Mike Ribeiro ou d’autres joueurs de la LNH comme Roberto Luongo et Marc-Édouard Vlasic. Au moins, la définition de joueur québécois n’est pas restreinte à une dimension ethnolinguistique.

Évidemment, si le Canadien intensifiait ses efforts de dépistage dans la Belle Province pour trouver davantage de Québécois de talent, les derniers d’entre eux dans l’alignement tricolore ne seraient pas ainsi coincés dans le rôle de Québécois de service. Par ailleurs, ces efforts de dépistage ne devraient nullement nous empêcher d’apprécier des joueurs comme Michael Cammalleri, italo-juif américain, Scott Gomez, qui claironne fièrement son identité de « Mexicain de l’Alaska », Jaroslav Halák, qui arbore le drapeau de la Slovaquie sur son casque, et Carey Price, qui s’affirme fier de ses origines autochtones. Si ces quatre joueurs ne sont pas complexés par leurs origines, pourquoi le serions-nous? D’autant plus que, malgré des hauts et des bas, ces quatre joueurs semblent se plaire au Québec. La question des Québécois dans le Canadien n’est pas une histoire de « nous contre eux ».

Je vous laisse avec les mots de Guy Boucher, actuellement entraîneur des Bulldogs de Hamilton :
« Je trouve qu’on est dur avec nos Québécois. Quand on les voit ailleurs (dans la LNH), souvent on ne voit que les faits saillants. On voit tel Québécois à telle place, et on a tellement hâte qu’il vienne jouer à Montréal, il est bon, il est beau et il est fin… Mais ce sont les faits saillants. Si tu regardes tous ses matchs, il fait les mêmes erreurs que le francophone ou l’anglophone qui joue à Montréal.
« Alors il faut faire attention. Je pense que nos Québécois sont bons à Montréal. Pas qu’il faut alléger nos commentaires, mais il faut aussi avoir le droit de pardonner à nos Québécois. Ils ont le droit d’être comme tout le monde dans la ligue. »

Addendum : suite à la publication du livre Le Québec mis en échec, Pierre Boivin a suggéré de tenir un symposium sur la question des joueurs québécois dans la LNH. C’est drôle, j’ai aussitôt pensé à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, décidée par le premier ministre Charest dans le but de noyer le poisson. J’ai l’impression que la proposition M. Boivin est faite dans le même but.

La vie publique (Pauline Marois/les frères Kostitsyn)

14 novembre 2009 à 7:41   | Publié dans Chroniques politiques | 1 Commentaire
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Jusqu’à quel point peut-on s’informer de la vie privée des athlètes? La discussion s’est particulièrement enflammée au mois de février dernier, lorsque la presse nous révélait les fréquentations douteuses des frères Kostitsyn et les nuits trépidantes d’autres joueurs fêtards. La question se pose également en politique, où les choix personnels des élus peuvent parfois se montrer contradictoires avec leurs positions politiques.

En réalité, il s’agit d’un faux débat, puisque toute personne jouissant d’une certaine notoriété doit gérer non seulement sa vie professionnelle et sa vie privée, mais également, ce qu’on pourrait appeler sa « vie publique », c’est-à-dire cette facette de son quotidien qui sert d’interface entre les deux autres. Que ce soit au restaurant, à l’épicerie ou sur la rue, dans un contexte qui n’est ni intime ni professionnel, une personne se trouve exposée au regard public, donc au jugement d’autrui. Généralement, on s’attend à ce que la vie publique d’une vedette corresponde à ce qu’il prône dans sa vie professionnelle.

De nombreuses vedettes du divertissement, que ce soit dans le domaine du cinéma ou de la chanson, n’ont pratiquement aucune vie privée, puisque celle-ci se dissout constamment dans leur vie publique sous l’œil de la caméra. Les carrières de ces vedettes carburent même davantage aux potins qu’à leur contribution artistique. C’est le cas, notamment, de Britney Spears, d’Angelina Jolie et de nombreuses autres célébrités d’Hollywood.

Dans le cas des politiciens, leur vie privée est jugée à la hauteur de l’image qu’ils veulent projeter… et des exigences morales de leurs commettants, lesquelles varient en fonction des mœurs locales. Ainsi, aux États-Unis, un adultère peut mettre fin à la carrière d’un politicien, alors qu’au Québec, on n’oserait même pas questionner un politicien sur le sujet. La famille présidentielle américaine est disséquée dans tous ses aspects, jusqu’aux animaux de compagnie. Ici, c’est à peine si on entend parler de temps en temps de Michèle « Michou » Dionne, l’épouse de Jean Charest; l’homosexualité d’André Boisclair n’a pas empêché son élection à la tête du Parti québécois, signe que l’homophobie s’affaiblit au Québec. Par contre, sa consommation passée de cocaïne s’est révélée gênante pour un ancien ministre. De même, lorsque La Presse a révélé en 2003 que Jean Charest était abonné à une clinique médicale privée, on y a vu un témoignage d’hypocrisie par rapport à son engagement de défendre le secteur public de la santé.

La cabane à Pauline

Pendant toute sa carrière politique, et surtout depuis qu’elle est parvenue à la tête du Parti québécois, Pauline Marois a dû composer avec certaines facettes de sa vie publique qui ne correspondait pas au goût de ses électeurs. Le Parti québécois se targue d’être social-démocrate, donc de favoriser la répartition de la richesse et l’égalité des chances pour tous. Dans une province où la richesse et l’intellectualisme sont suspects, madame Marois n’avait pas bonne presse avec sa garde-robe griffée, ses bijoux et son train de vie plus que confortable. Pour faire taire ses détracteurs, elle avait invité un journaliste de TVA dans son chalet en Charlevoix pour prouver que la demeure n’avait rien de luxueux. En guise de réponse, Jean-René Dufort, alias Infoman, a réalisé un reportage sur la somptueuse maison que madame Marois habitait avec son mari à l’Île-Bizard. Cette maison, mise en vente depuis pour la modique de 8 millions de dollars, avait suscité la raillerie des médias et des humoristes.

Pour passer la rampe, les politiciens n’ont pas le choix que de gommer certains aspects de leur vie personnelle, pourtant légitimes. Pourquoi serait-il interdit à madame Marois d’aimer les beaux vêtements et les bijoux, puisqu’elle a les moyens de se les offrir? Pourtant, pour avoir la possibilité de devenir chef du PQ, elle n’a eu d’autre choix que de se monter une garde-robe beaucoup modeste et terne. L’éducation est le seul aspect de l’idéal social-démocrate que madame Marois a embrassé sans retenue en envoyant tous ses enfants à l’école publique, contrairement à nombre de ses confrères et consœurs qui ont préféré confier leurs rejetons à des collèges privés… sans s’en vanter, bien sûr.

Dis-moi qui tu fréquentes…

Souper avec des membres du crime organisé est-il un péché pour un joueur de hockey? A priori, non, puisque le métier de hockeyeur n’a rien à voir avec celui de mafioso, sauf si le joueur prend des paris sur les matchs. Ce n’était pas le cas des frères Kostitsyn, qui ont eu des liens étroits avec Pasquale Mangiola, arrêté dans le cadre de l’opération Axe l’hiver dernier.

Lors de la parution du reportage de La Presse qui a mis au jour cette relation, de nombreux fans ont hurlé au sensationnalisme. La situation posait pourtant un assez gros problème d’éthique. Au delà des buts, les athlètes sont payés pour inspirer leurs fans. Ils sont engagés pour projeter ce que le sport idéalise de mieux : le courage, la discipline, la persévérance, l’effort, l’esprit d’équipe. Cette exigence ne les oblige pas à être blancs comme neige, mais elle les astreint à une certaine moralité. Un joueur ne peut pas se procurer des caisses d’alcool et des dizaines de jolies femmes en versant des milliers de dollars à un trafiquant de drogue, alors que des centaines d’amateurs assis dans les gradins connaissent au moins un proche dont la vie a été ravagée par l’alcoolisme, la toxicomanie ou la prostitution.

Certes, il en aurait fallu davantage pour déshonorer franchement la vénérable institution du Bleu-Blanc-Rouge. Néanmoins, si des fréquentations avec des mafieux ne sont pas suffisantes pour vous choquer, vous avez vraiment la morale élastique, dans une province marquée par une guerre entre des motards qui ont tué des innocents, terrorisé des commerçants et enrôlé d’innombrables femmes et jeunes dans la prostitution de rue.

Dans le monde du hockey, les Kostitsyn ne sont pas les premières victimes de leurs fréquentations douteuses. Au sommet de sa carrière à Montréal, José Théodore a été rattrapé par des photos de lui prises des années auparavant en compagnie de Hells Angels, peu de temps après l’incarcération d’une bonne partie de sa famille pour prêt usuraire. Les frères Kostitsyn auraient dû comprendre que s’ils voulaient de l’alcool et des filles, la SAQ et les bars leur offraient tout ce qu’il faut. Bref, avoir un mafieux comme fournisseur est tout sauf une bonne idée.

La fréquentation de mafieux n’est pas le seul péché qu’un joueur puisse commettre. Il n’est pas interdit aux joueurs de faire la fête, mais ils ne peuvent pas se saouler la veille d’un match et se présenter amochés à l’entraînement le lendemain alors que l’amateur moyen, qui paie son billet le gros prix, se ferait engueuler par son patron s’il faisait la même chose à son travail.

Ceux qui pensent que les médias font la vie dure aux joueurs du Canadien devraient y réfléchir à deux fois. Si Guillaume Latendresse était un joueur de football ou de baseball aux États-Unis, ses tribulations sentimentales auraient eu autant de répercussions que la relation de Tony Romo avec Jessica Simpson, ou celles d’Alex Rodriguez avec Madonna. À Montréal, les joueurs ont peut-être la vie un peu moins tranquille qu’ailleurs dans la LNH, mais est-ce vraiment normal que des athlètes soient payés des millions sans subir les inconvénients du vedettariat, pour pratiquer un sport dans des marchés moribonds comme l’Arizona et la Floride? L’anomalie n’est peut-être pas Montréal, mais Phœnix, Tampa Bay et la Caroline, où les hockeyeurs ont la paix, mais où ils n’attirent pas les foules non plus. De tous les Glorieux, le seul qui est peut-être à plaindre est Roman Hamrlik, lui qui s’est retrouvé sous les projecteurs deux fois, d’abord à cause du même mafieux que fréquentaient les frères Kostitsyn, puis d’une participante à Loft Story. Dans son cas, on peut commencer à parler de malchance.

Depuis l’avènement de Facebook et de Twitter, le commun des mortels, à l’instar des célébrités, doit aussi gérer sa propre vie publique. Maintenant que chacun étale son quotidien sur les réseaux sociaux, Facebook est un moyen très tendance de déclarer ou de provoquer son divorce, de s’arranger pour perdre son emploi, de régler ses comptes avec ses amis et de commettre devant public d’autres joyeusetés pour lesquelles on se gardait autrefois une petite gêne.

La morale de l’histoire : pour avoir une vie privée, commencez donc par la garder privée. Après ça, votre vie publique sera plus facile à gérer, et elle ne viendra pas empoisonner votre vie professionnelle. Et puis, tenez-vous loin des mafieux et des pseudo-vedettes de pacotille. Foi de Roman Hamrlik.

Les thuriféraires (André Pratte/Pierre Houde et Benoît Brunet)

8 novembre 2009 à 7:10 | Publié dans Chroniques politiques | 2 Commentaires
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THURIFÉRAIRE, n.m. : Encenseur, flatteur, laudateur. Flagorneur. Ils étaient « d’aussi intrépides thuriféraires que quiconque; – leur manière de louer a même quelque chose d’effrontément naïf » (Gautier).
Le Nouveau Petit Robert de la langue française 2009 (en ligne).

En principe, les membres des médias sont supposés conserver un certain recul par rapport aux faits et aux personnes qu’ils jugent et analysent. Personne ne peut se prétendre totalement impartial, certes, puisque nous sommes tous influencés par nos préférences et nos convictions; il importe toutefois, lorsqu’on se pose en commentateur public, de tendre le mieux possible vers l’objectivité.

Cependant, il arrive aux commentateurs, qu’ils soient éditorialistes, chroniqueurs ou analystes, de se laisser éblouir par une personnalité publique au point d’épancher leur admiration, voire leur adoration pour la personne ainsi élevée sur un piédestal. Parfois, le jupon dépasse tellement que le flatteur en vient malheureusement à se discréditer lui-même.

Éditorialiste de La Presse, André Pratte est l’une des rares voix journalistiques du Québec réellement capables de nuance et de modération. Quel que soit son sujet, Pratte tente du mieux qu’il peut de faire la part des choses et d’exposer les deux côtés de la médaille. Surtout, contrairement à nombre de ses collègues, il résiste généralement à la tentation de railler la personne à qui il adresse ses critiques. La moquerie, le mot d’esprit, la réplique qui tue sont aussi populaires au Québec du XXIe siècle qu’à la cour du roi de France du XVIIIe siècle. Là où les journalistes semblent se faire un point d’honneur de ridiculiser les personnalités publiques, Pratte se contente de les rappeler à l’ordre.

Pourtant, lorsqu’il s’agit du premier ministre du Québec Jean Charest, André Pratte a, par le passé, souvent abandonné toute réserve et tout jugement. Certes, à titre d’éditorialiste en chef de La Presse, fleuron de l’empire Desmarais, Pratte se doit d’appuyer le camp fédéraliste en général et le Parti libéral du Québec en particulier. Ce rôle ingrat lui vaut l’exécration implacable des « purs et durs » du mouvement souverainiste, qui l’agonisent d’injures en privé et parfois même en public; un de ces « brillants esprits », Patrick Bourgeois, a même publié un livre complet dans le seul but de déverser son fiel sur lui.

Les observateurs de la scène politique ne s’étonnent même plus de voir André Pratte, dans la page éditoriale de La Presse, applaudir sans retenue les idées présentées au congrès du Parti libéral pendant les deux jours précédents, sans oublier d’envoyer quelques fleurs à Jean Charest. Durant les campagnes électorales, il chantait sans cesse les louanges du premier ministre. Cette idolâtrie a atteint son paroxysme en mars 2008, alors que Charest, à l’ouverture du congrès de son parti, a lu le fameux poème Si, de Rudyard Kipling (« Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite/Et recevoir ces deux menteurs d’un même front… »). Deux jours après, Pratte a repris ce poème, mot pour mot, en tête de son éditorial dithyrambique pour le premier ministre! À part les plus féroces des partisans souverainistes, qui se réveillent la nuit pour haïr Pratte, la plupart de ses éditoriaux en faveur de Jean Charest ne sont probablement plus accueillis qu’avec un bâillement d’ennui.

Dans le monde du hockey, Benoît Brunet et Pierre Houde, les commentateurs de RDS, se bâtissent eux aussi une solide réputation d’adulateurs, cette fois-ci aux dépens du gardien de but Carey Price. Lorsque Price est devant le filet, impossible de ne pas entendre l’un ou l’autre s’exclamer régulièrement : « Quel arrêt de Carey Price! » Sur Internet, certains « drinking games » conçus pour les parties du Canadien vous invitent même à boire une gorgée chaque fois que vous entendez cette phrase.
Un arrêt de routine? « Un autre incroyable arrêt de Carey Price! »
Un but douteux? « Carey Price n’avait aucune chance! »
Il capte la rondelle avec son gant? « Carey Price décide d’arrêter le jeu! »
On voit, à la reprise vidéo d’un jeu, la rondelle glisser devant la jambière de Price sans que celui-ci n’y touche une seul fois? « Un arrêt clé de Carey Price! »
Carey Price accorde un but où, sans avoir été brillant, il n’a pas été faible non plus? Pierre Houde passe pas moins d’une minute à expliquer en long, en large et en travers pourquoi le pauvre Carey n’était absolument, mais absolument pas à blâmer. Le tout, bien entendu, en oubliant de décrire la partie qui continue de se dérouler sous nos yeux. Même la propre mère de Price ne peut pas avoir un tel parti pris pour son fiston.

Notez, d’ailleurs, que les commentateurs n’omettent que très rarement le prénom du jeune portier, comme s’ils craignaient que nous puissions l’oublier. Merci, Messieurs, de me rappeler que son prénom est Carey, je croyais qu’il s’appelait Gustave. Par ailleurs, quels compliments reçoit Jaroslav Halák, l’autre gardien? « Halák aurait dû faire cette arrêt… » « J’aurais aimé qu’Halák arrête deux des quatre rondelles, mais bon… » « Halák fait le travail… » « Bel arrêt de Halák… » Sans être carrément injustes avec lui, ils ne mettent clairement pas la même chaleur dans leurs commentaires.

Les partisans notent ce traitement de faveur et font entendre leur mécontentement un peu partout de façon anonyme. Voici un échantillon des commentaires sévères glanés sur divers réseaux sociaux (l’orthographe d’origine a été conservée)  :

« À Chaque fois qu’il est là, il vante toujours Carey que ce soit sur une bonne ou mauvaise performance. »
« Ben oui, notre ami Benoit Brunet qui connait tellement le hockey, qui arrête pas de vanter Carey Price [...] »
« On le sait depuis longtemps que Price est le meilleur de tous les temps ! Pour ceux qui en doute encore un peu, vous n’avez qu’à écouter Pierre Houde sur RDS ainsi que son mulet de service. » (Note : au moment où ce commentaire a été écrit, le « mulet » en question était Yvon Pedneault.)
« Ça n’enlève toutefois rien à son talent, mais j’ai peur qu’un moment donné Price éternue et qu’on entende Pierre Houde commenter: “Avez-vous remarqué avec quel calme il a atchoumé!?!? Incroyable!” »
« Personne n’a remarqué qu’il est continuellement sur ses genoux….sûrement pas Pierre Houde qui s’époumonne et s’extase ”OH quel arrêt de Price” alors que la rondelle ne se rend même pas à lui !!??!! Coudonc yé-tu payé par Price ? »

À long terme, un tel appui de la part du tandem peut se révéler aussi nocif pour Price que les critiques de ses détracteurs. Contrairement à La Presse, qui n’a pas le monopole de la presse écrite, RDS détient l’exclusivité de la diffusion télévisée en français des parties du Tricolore. Autrement dit, les téléspectateurs sont captifs, à moins d’écouter le hockey en anglais ou à la radio. À force d’entendre les éloges de Price, les amateurs pourraient se rebiffer et prendre le jeune cerbère en grippe, ce que certains ont déjà fait. Comme si ce n’était pas assez, certains membres des médias, en particulier Jack Todd, de la Gazette, semblent s’être fixé comme mission de faire contrepoids au duo Houde-Brunet, en descendant Price en flammes à la moindre occasion (voir des exemples ici et ici). Des deux maux, lequel est le pire?

À la conférence de presse qui a conclu la dernière saison, Carey Price se montrait dépassé par un tel traitement : « Parfois, j’ai l’impression soit d’être placé sur un piédestal ou de me faire jeter sous un autobus. » Dans les louanges comme dans les critiques, la modération aurait bien meilleur goût. De toute façon, si j’étais Carey Price et que je croisais l’un des deux commentateurs de RDS dans un bar avec un bouquet de fleurs à la main, je disparaîtrais par tous les moyens. Quitte à passer par la fenêtre des toilettes.


Remarque post-rédaction : Ce texte attendait depuis un certain temps dans mon ordinateur. Or, ce soir, Pierre Houde allait lancer son fameux « Quel bel arrêt de Carey Price! » lorsqu’il a dû se raviser… la rondelle venait de rentrer dans le but. Il a admis : « Je me suis emballé trop vite. » Benoît Brunet, quant à lui, s’est permis pour une rare fois de critiquer Price. Celui-ci, sans avoir brillé, n’a pas été mauvais non plus, mais c’était quand même étrange de ne pas entendre le duo de RDS énumérer toutes leurs excuses habituelles à la défense du jeune gardien.

Twitter n’est pas votre ami : et il n’est pas non plus celui d’Allan Walsh, l’agent de Jaroslav Halák. Après la défaite contre le Lightning, M. Walsh a réagi en affichant sur Twitter : [traduction] « Statistique intéressante de la soirée… Price est à 10 victoires et à 32 défaites à ses 42 derniers départs. Mmmm. » Heureusement qu’Halák est un excellent diplomate, parce qu’il aura besoin de tout son tact, face aux journalistes, pour se sortir de la délicate position où l’a fourré son agent. Avec qui il aura peut-être une intéressante conversation par la suite.

Mutinerie à bord (chefs du PQ/entraîneurs du CH)

27 octobre 2009 à 7:10 | Publié dans Chroniques politiques | 5 Commentaires
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Après quatre victoires, Bob Gainey doit respirer mieux : suite à la défaite contre Ottawa, quelques voix, rares mais perceptibles, avaient déjà, oui, déjà, commencé à remettre en question le jugement de Jacques Martin, selon une bonne vieille habitude des partisans du Canadien. Une habitude qu’ils partagent avec les militants du Parti Québécois.

À l’occasion de la démission du chef péquiste André Boisclair, chroniqueurs et caricaturistes se sont régalés de bons mots sur ce parti qui a la réputation de dévorer ses chefs. Depuis le départ en 1985 de René Lévesque, le chef fondateur, cinq autres ont démissionné, le plus souvent à la suite de dissensions internes. Les trois derniers, Bernard Landry, André Boisclair et Pauline Marois, se sont succédés entre 2001 et 2007. Pour comprendre un tel phénomène, il faut rappeler que le Parti québécois est avant tout une coalition. Divers groupes de militants y poussent chacun les intérêts qui leur tiennent à cœur : les uns veulent accélérer le processus d’accession à la souveraineté, les autres mettent en priorité la défense du français, ceux-ci sont avant tout des militants de gauche, ceux-là représentent les syndicats. De plus, le degré d’intransigeance varie d’un groupe à l’autre : si certains acceptent de mettre en veilleuse leur cause préférée, le temps que le parti reprenne suffisamment de place dans l’échiquier politique, d’autres ne sont prêts à aucun compromis.

Tous les chefs du Parti québécois ont été obligés de ménager ces différentes factions, car ces militants sont aussi de précieux bénévoles, prêts à travailler gratuitement sur le terrain; les « purs et durs » comme on les surnomme, dépensent une énergie folle pour « la cause », donc pour le parti. De plus, tout marginaux qu’ils soient, ces groupes peuvent facilement obtenir de la visibilité dans les médias friands de controverses. Le plus tapageur de ces groupes, le SPQ libre, a même obtenu droit de cité dans le parti. Au Parti libéral du Québec, si pointilleux quand il s’agit de l’obéissance, jamais on n’aurait toléré un tel « État dans l’État ». Même l’ADQ, pourtant moins sévère, aurait trouvé le moyen d’étouffer une telle initiative dans l’œuf. Que la dissension s’exprime, soit, mais dans les règles et le bon goût. D’ailleurs, le SPQ libre est réputé avoir obtenu la tête d’André Boisclair. Avant lui, Lucien Bouchard a claqué la porte en 2001, excédé des reproches qui lui étaient adressés au sein du parti par rapport à l’affaire Michaud. Après plusieurs années de querelles intestines, les « purs et durs » étaient venus à bout de la patience de l’un des premiers ministres les plus charismatiques que le Québec a connus.

Dans un vestiaire de hockey, il y a toujours « un tiers des joueurs qui ne t’aime pas, un tiers des joueurs qui t’aime et un tiers qui balance entre les deux », a expliqué Guy Carbonneau lors de la conférence de presse qui a suivi son congédiement du poste d’entraîneur-chef du Canadien. On lui avait demandé s’il y avait des « pommes pourries »; sans les nommer, M. Carbonneau a fait allusion aux joueurs qui allaient devenir autonomes sans compensation au mois de juillet suivant.

De l’aveu même de Georges Laraque, attaquant du Tricolore, lorsqu’une équipe va mal, il est plus facile de congédier l’entraîneur que les joueurs. De plus, le loquace ailier a confirmé un secret de Polichinelle : la saison dernière, l’équipe était divisée en clans. « Il y a des gars qui ne se parlaient pas, a raconté Laraque. Il y avait des cliques. Les Français ici, les Russes là, les Tchèques dans un coin, les Anglos dans l’autre. Les gars s’occupaient de leurs petites affaires sans jamais penser à l’équipe. »

Tout comme un premier ministre peut être plus populaire auprès de la population que dans son propre parti, un entraîneur peut être plus populaire auprès des partisans que de ses propres joueurs. Les partisans et de nombreux chroniqueurs ont jeté le blâme sur les joueurs, des « bébés gâtés millionnaires », et Guy Carbonneau a reçu une chaleureuse ovation au gala des Artis. Évidemment, on a fébrilement recherché les responsables de son éviction. Les chroniques des joueurnalistes, les blogues de fans et les commentaires connexes ont avancé les spéculations les plus probables comme les plus farfelues : Alex Kovalev, Carey Price, Andrei Markov… et même Mathieu Dandenault! Des mois après ce congédiement, on en discutait encore. Dans cette intrigue qui ressemblait à une mauvaise imitation des romans d’Agatha Christie, Saku Koivu a tenu le rôle de principal suspect. « Koivu a eu la tête d’un autre coach », persiflaient ses détracteurs. Comment, se disait-on, le capitaine pouvait-il toujours occuper ce poste alors que pas moins de six entraîneurs avaient été éjectés pendant son règne? Et puis, le fils du propriétaire n’était-il pas un ami proche du joueur finlandais? Malgré quelques plaidoyers en sa faveur, dont celui tout récent de Laraque, Saku Koivu a servi de coupable tout désigné à ceux qui en avaient besoin.

Guy Carbonneau n’est que le dernier de la longue suite d’entraîneurs qui se sont succédés derrière le banc des Canadiens. Avant lui, Jacques Demers, Mario Tremblay, Alain Vigneault, Michel Therrien et Claude Julien, pour ne nommer que ceux-là, ont été sacrifiés à l’indiscipline des joueurs et à la mauvaise humeur des partisans.

Pour l’instant, Jacques Martin est bien en selle. La chimie semble bien installée chez les joueurs, le système de l’entraîneur commence à produire des effets, l’équipe connaît une série de victoires… En tenant ses ouailles dans le droit chemin, Jacques Martin devrait piloter les Glorieux pendant un bon bout de temps.

Espérons-le, du moins, car ce serait triste si on commençait à plaisanter que le Canadien change plus souvent d’entraîneur que le Parti québécois change de chef. Ce serait encore plus triste si on commençait à plaisanter que le Parti québécois change plus souvent de chef que le Canadien change d’entraîneur.

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- Comme prévu, j’ai acheté le livre de Bob Sirois, Le Québec mis en échec, mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire. Ma critique arrivera bientôt. Avant que le sujet soit passé de mode, j’espère.

- À l’instar de nombreux internautes, je trouve que la guerre des pro-Price et des pro-Halák, sur Internet, prend vraiment des proportions ridicules. Ça me rappelle les adolescentes d’il y a dix ans qui se chamaillaient pour déterminer qui, des Backstreet Boys ou de *NSYNC, était le meilleur boys band.

Saturation médiatique (Mario Dumont/Carey Price)

21 octobre 2009 à 1:19 | Publié dans Chroniques politiques | 3 Commentaires
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« Parlez-en bien… parlez-en mal… mais parlez-en », entend-on souvent dans le milieu de la publicité. Ce dicton est revenu récemment lors du débat entourant la publicité d’Octane mettant en vedette Georges Laraque. Malheureusement, en relations publiques, il arrive qu’entre le « parlez-en bien » et le « parlez-en mal », il y a le « parlez-en trop ». Celui-ci finit invariablement par se retourner contre l’objet d’une telle attention médiatique.

Peu de gens se souviennent que Mario Dumont n’a pas été le premier chef de l’Action démocratique du Québec. Le chef fondateur est en fait Jean Allaire, qui vient de refaire surface dans les nouvelles à l’occasion de la publication du mémoire préparé par le groupe de réflexion Avenir Québec, dont il est la figure de proue. En 1994, quelques mois à peine après la fondation de l’ADQ, M. Allaire, victime de problèmes de santé graves, a dû laisser la place au jeune Mario Dumont. Âgé de 24 ans, l’ex-président de l’aile jeunesse du Parti libéral du Québec s’était déjà fait connaître par sa rébellion contre son chef Robert Bourassa. L’année même de sa nomination en tant que chef, M. Dumont se fait élire dans la circonscription de Rivière-du-Loup, qu’il gardera jusqu’à son départ en 2009.

Doué et frondeur, Mario Dumont s’est rapidement fait connaître de la population québécoise, notamment lors du débat des chefs en 1998. Cette popularité fut à la fois la plus grande force et la plus grande faiblesse du parti. Tout le monde connaissait Mario Dumont, mais personne ne connaissait son parti, au point où la formation politique fit changer son nom pour « Action démocratique du Québec – Équipe Mario Dumont » auprès du Directeur général des élections afin que ses partisans sachent quelle case cocher sur le bulletin de vote.

Pendant les années qui ont suivi, l’ADQ fut enfermée dans un cercle vicieux : la population ne connaissait pas l’équipe parce que les médias ne s’intéressaient qu’à Mario Dumont, et les médias ne s’intéressaient qu’à Mario Dumont parce que l’équipe n’était pas connue. Les stratèges des autres partis firent leurs choux gras de cette situation : « L’ADQ est le parti d’un seul homme », répétèrent-ils jusqu’à ce que cette opinion s’imprègne dans la population. Lors de la campagne électorale de 2008, les journalistes soulignèrent à M. Dumont son absence à la présentation des candidats adéquistes de la région de Québec. Le chef adéquiste leur a alors rappelé qu’eux-mêmes lui reprochaient de faire trop d’ombre à ses candidats. « Il faudrait vous brancher! » leur a-t-il lancé.

Malgré l’adhésion de Gilles Taillon, ancien président du Conseil du patronat (et maintenant chef), et l’émergence de quelques figures comme Sébastien Proulx et Éric Caire, M. Dumont et l’ADQ ne sont jamais parvenus à sortir de cette impasse. La déconfiture du parti tient à plusieurs causes, y compris ses propres lacunes, bien sûr; cependant, l’indifférence des médias envers tout ce qui ne s’appelait pas Mario Dumont y contribua certainement. Au bout du compte, le succès de Mario Dumont fut à la fois la meilleure locomotive et le pire boulet de l’ADQ.

Le Canadien semble pris dans la même impasse. Il ne connaît pas de succès parce qu’il n’a pas de joueur de la trempe de Sidney Crosby, Aleksandr Ovetchkine ou Vincent Lecavalier, mais il n’arrive pas à signer une telle vedette parce qu’il n’a pas suffisamment de succès.

Le Tricolore pensait pourtant avoir trouvé son « joueur de concession » en la personne de Carey Price. La popularité du jeune gardien de but fut moussée par une habile campagne marketing et médiatique, assortie de tee-shirts, d’affiches, d’entrevues avec de prestigieuses revues sportives, de « spins » bien menés auprès des médias, de surnoms astucieusement choisis : Le Sauveur, Jésus Price, le joyau de l’organisation, l’avenir du Canadien…

On connaît la suite. Une série de contre-performances, des photos juteuses et des rumeurs de fêtes nocturnes prolongées plongèrent le cerbère dans le cyclone médiatique. La machine à rumeurs s’emballa, ce qui a fait dire à M. Price après coup : « J’ai eu l’impression de me retrouver dans la peau de Britney Spears. » La comparaison était judicieuse : comme la vedette pop, le jeune gardien était devenu pour les journalistes un os à gruger.

Or, les médias ne lâchent jamais un os tant qu’il y a de la viande dessus. Pourquoi s’intéresser à autre chose puisqu’on a sous le nez de quoi occuper les ondes et faire vendre des journaux? C’est trop fatigant de s’intéresser à d’autres personnalités quand on a un Mario Dumont ou un Carey Price sous la main pour remplir des feuillets avec peu d’effort. On peut gloser sur la responsabilité personnelle du jeune homme, car il en a indéniablement une; mais la furie médiatique y a participé, tout comme l’avidité du service de marketing du Canadien, pressé de convertir la popularité de sa jeune vedette en espèces sonnantes et trébuchantes. Ce qui devait arriver arriva : à la dernière partie des séries 2009, la foule excédée hua le gardien, qui sortit de ses gonds et leva sarcastiquement les bras en guise de réponse. Un beau « pétage de plombs » mutuel, comme il en a lui-même convenu le lendemain devant les journalistes. Ironiquement, à la dernière campagne électorale de Mario Dumont, ses nerfs avaient également commencé à lâcher, comme en témoignent nombre de déclarations étranges qui avaient fait sourciller tant les journalistes que ses propres candidats.

N’eût été du grand ménage estival de Bob Gainey, ce cirque aurait sans doute continué pendant la saison actuelle. Heureusement pour Carey Price, l’attention des médias a été détournée par l’arrivée des Gomez, Gionta, Cammalleri et compagnie. Mentionnons au crédit du jeune cerbère qu’il profité de l’été pour se refaire une santé et tirer des leçons de son amère expérience. Gageons que le service de marketing du Canadien, de son côté, n’a strictement rien appris et refera la même erreur avec son prochain « joueur de concession ». Quelqu’un a-t-il chuchoté le nom de Louis Leblanc?

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- La surexposition médiatique de Carey Price, qui l’a rendu vulnérable aux incidents médiatiques ( « accident-prone », diraient les anglophones), aura également des effets sur ce blogue. En effet, le jeune gardien a fourni beaucoup de matière à comparaison avec divers incidents du monde politique. Cependant, j’essaierai de ne pas l’utiliser trop souvent comme exemple, et je ferai de mon mieux pour conserver une position critique, mais respectueuse.

- En politique, la règle veut que l’on déclare publiquement tout intérêt personnel qui puisse causer un conflit avec les responsabilités liées au poste que l’on occupe. À titre de blogueuse et afin de respecter le principe de transparence, je révèle donc que mon joueur préféré est Jaroslav Halák. Veuillez noter, par contre, que j’aime bien Carey Price lui-même, malgré le manque total de subtilité de l’opération marketing montée autour de sa personne par l’organisation des Canadiens. J’en profite pour saluer tous les fans de Price et de Halák qui respectent les deux gardiens et qui prennent soin de défendre leur cerbère favori autrement qu’en vomissant à grands torrents sur l’autre.

- Je dois me procurer le livre de Bob Sirois, Le Québec mis en échec, et le lire avant de vous en parler. Je conseille aux internautes d’en faire autant avant de descendre M. Sirois en flammes. Jusqu’à maintenant, les réactions que j’ai lues en ligne sont en grande majorité du fiel qui témoigne non pas d’une ouverture envers les non-Québécois, mais d’une haine de nous-mêmes en tant que collectivité, d’une auto-flagellation puritaine démente en phase avec le « Québec bashing » ambiant qui domine ce débat. C’est vrai qu’à en juger par l’orthographe douteuse d’une part importante de ces commentaires haineux, un grand nombre de leurs auteurs semblent à peine capables de déchiffrer un article de journal jusqu’au bout, alors un livre au complet…
Je note cependant que François Gagnon, au premier entracte de la partie contre les Thrashers d’Atlanta, a été capable de faire une critique argumentée et posée du livre de M. Sirois. Merci à tous ceux qui suivent son exemple et font l’effort de critiquer ce livre de façon respectueuse.

- Enfin, j’en profite pour témoigner ma sympathie à Mélanie-Claude Bazinet, alias Miss Miller, qui a quitté L’Attaque à cinq cette semaine. J’espère qu’elle reprendra son blogue Le hockey pour les filles, qui m’a servi d’inspiration pour le lancement de Patinage hors glace.

Les potiches (gouverneur général du Canada/capitaine du CH)

17 octobre 2009 à 5:58   | Publié dans Chroniques politiques | 1 Commentaire
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Avec le report indéfini de la nomination du capitaine des Canadiens, on en vient à se demander si ce poste n’est pas devenu, au fil des ans, une fonction honorifique. Pourquoi un capitaine? Pour faire plaisir aux partisans? Pour respecter la tradition? Après les longues années de règne de Saku Koivu, il faut admettre que la description de tâches de cet emploi a grandement besoin d’une mise à jour.

La politique compte aussi des acteurs méconnus de la population, au point où les contribuables excédés réclament l’abolition de ces « potiches de luxe ». Le poste de gouverneur général, notamment, est régulièrement ciblé par ces critiques depuis les dépenses somptuaires d’Adrienne Clarkson; de même, la pertinence des lieutenants-gouverneurs des provinces a été remise en question par le train de vie luxueux de Lise Thibault, qui occupait ce poste au Québec.

Gouverneur général, un rôle sous-estimé

Pourtant, le gouverneur général et les lieutenants-gouverneurs ont des fonctions bien réelles, quoique beaucoup plus discrètes que celles des politiciens. Le gouverneur général convoque, proroge et dissout le Parlement, assermente les principaux personnages politiques du pays, sanctionne les lois. Il représente le Canada à l’étranger, accueille les chefs d’État et les ambassadeurs des pays étrangers, remet des distinctions honorifiques et des récompenses (notamment l’Ordre du Canada et les Prix du Gouverneur général). Autrement dit, le gouverneur général soulage le premier ministre et les autres politiciens de nombreuses responsabilités protocolaires fastidieuses, mais inévitables. Ailleurs, ces fonctions sont déléguées à des personnes non élues par la population. Ainsi, aux États-Unis, la Première Dame s’occupe des réceptions à la Maison Blanche et d’œuvres caritatives. Dans de nombreux pays, la monarchie constitutionnelle est encore en place, même si les souverains n’exercent souvent que des fonctions protocolaires. Le roi de Suède, par exemple, exerce diverses activités de relations publiques pour le compte de l’État suédois, notamment en remettant chaque année les prix Nobel aux lauréats.

Cependant, dans presque toutes les monarchies constitutionnelles, le souverain ou son représentant détient également un pouvoir limité qui lui permet d’intervenir en cas d’impasse dans le système parlementaire. C’est ainsi que Michaëlle Jean, en décembre 2008, s’est retrouvée dans un dilemme cornélien. Une coalition de trois partis menaçait de renverser le gouvernement conservateur élu. Le premier ministre Stephen Harper lui a donc demandé d’interrompre les travaux de la Chambre des communes jusqu’en janvier. Si elle acceptait, Mme Jean se faisait reprocher de museler le Parlement alors qu’elle n’était pas élue par la population. Si elle refusait, elle se faisait accuser de prendre une décision de son propre chef, alors que la tradition veut que le gouverneur général ne soit que l’exécutant du premier ministre. Peu importe sa décision (et elle était obligée d’en prendre une), elle ne pouvait pas éviter de se faire écorcher. La population canadienne, d’une ignorance politique navrante, a alors découvert avec stupéfaction qu’un gouverneur général pouvait être obligé de sortir de son rôle de potiche et de prendre seul une décision aux conséquences profondes.

Ce type d’ignorance n’est pas propre au Canada : ce n’est qu’en 2000, avec l’élection controversée de George W. Bush, que la majorité de la population américaine a appris que son président n’était pas élu au suffrage universel direct, mais par l’intermédiaire d’un collège électoral. Le système présidentiel américain n’a pas de mécanisme de déblocage équivalent à celui du système parlementaire de type britannique, mais la culture politique des États-Unis, basée sur le compromis entre les camps opposés, a permis à ce jour d’éviter ou de surmonter les crises. Tel n’est pas le cas dans les pays d’Amérique latine, où les régimes présidentiels ont souvent été victimes de coups d’État militaires. En ce qui concerne le Canada (ou le Québec, s’il se sépare), c’est bien beau de vouloir abolir le poste de gouverneur général, mais qui hériterait alors de ses fonctions constitutionnelles et protocolaires?

Capitaine, un rôle mal défini

Quant au capitaine de hockey, sa fonction est définie en partie par le règlement de la Ligue nationale de hockey et en partie par la coutume. D’après le règlement de la LNH, seul le capitaine (ou, s’il se trouve hors de la glace, l’un de ses adjoints) est autorisé à discuter avec l’un des arbitres concernant l’interprétation des règles. Il s’agit de la seule fonction que lui accorde le règlement; les autres lui sont conférées par la tradition. Par exemple, il reçoit au nom de l’équipe tous les trophées qu’elle remporte. Ses autres fonctions sont informelles : il est le leader dans le vestiaire ainsi que le représentant des joueurs auprès de la direction et, de façon plus ou moins officielle, auprès du public. Il peut également être amené à organiser les activités sociales de l’équipe.

À cause du flou qui entoure les responsabilités du capitaine, on comprend maintenant pourquoi tous et chacun, que ce soit les ténors de la direction des Canadiens, les joueurs, les journalistes et les amateurs, essaient d’imposer leur propre interprétation de ce poste en fonction de leurs convictions personnelles. Par exemple, l’entraîneur Jacques Martin a mis fin à la tradition de laisser les joueurs élire leur capitaine par le vote, afin de s’assurer un meilleur contrôle sur son vestiaire. Les fervents défenseurs de la langue française, eux, insistent sur le rôle du capitaine en tant que porte-parole auprès du public, pour acculer son titulaire à l’apprentissage du français. Les opposants féroces à l’apprentissage obligatoire du français ont frénétiquement ressorti tous les témoignages des capitaines passés du Tricolore pour prouver que jamais, au grand jamais, ce joueur n’était obligé d’assurer un rôle de relations publiques. Selon eux, un capitaine a toujours mené « par l’exemple », une expression creuse qui permet surtout d’escamoter les questions les plus délicates. Ces questions comprennent non seulement la connaissance du français, mais aussi les qualités de médiateur du capitaine auprès de ses coéquipiers et de communicateur avec les médias. En d’autres mots, ceux qui veulent d’un capitaine qui mène « par l’exemple » n’espèrent rien d’autre qu’une respectable potiche qui ne joue pas trop mal.

En réalité, le rôle de capitaine évolue probablement au gré des circonstances, comme bien d’autres fonctions de tous les milieux professionnels. On n’est sûrement pas capitaine à San José de la même façon qu’à Washington ou à Montréal. On n’est pas capitaine en 2009 comme en 1959, surtout pas avec l’importance actuelle des médias. De plus, chaque capitaine l’est probablement à sa façon, avec ses propres moyens. C’est devant cette constatation qu’on se rend compte que malgré les qualités de Saku Koivu, son long règne à titre de capitaine « par l’exemple » a semé la confusion chez les partisans à l’égard de ce rôle. Même si on ne sait pas exactement comment Koivu remplissait son rôle de capitaine au sein même de l’équipe, la plupart de ses coéquipiers s’en déclaraient satisfaits; par rapport au public, toutefois, il est parti en laissant un vide absolu dans la définition du poste.

Pour rigoler un peu, imaginons à quoi ressemblerait l’offre d’emploi de capitaine des Canadiens :
- il a une fiche de pointage respectable;
- il a l’influence dans le vestiaire;
- il est à l’aise avec les médias;
- il parle couramment le français et l’anglais;
- il n’a pas de photos compromettantes sur Internet, n’a pas fait de publicité pour une boisson alcoolisée, n’a pas fréquenté de mafieux, etc.
- il encourage les œuvres de bienfaisance (atout);
- il donne la fessée aux joueurs trop fêtards (atout);
- il a de l’ancienneté dans l’équipe (atout);
- il parle le russe, le tchèque, le slovaque, le suédois ou le finnois (atout);
- (ajoutez vos propres fantasmes dans la section des commentaires).

En l’absence d’un tel prince charmant, le joueur qui se rapproche le plus de cette description peut toujours accomplir un travail tout à fait honorable, quitte à déléguer certaines tâches à ses assistants, par exemple les relations avec les médias des deux langues. Et non, notre prochain capitaine ne parlera probablement pas français, du moins pas tout de suite. Vous trouvez que les Montréalais sont trop exigeants dans le choix d’un capitaine? Peut-être, mais leurs espérances sont à la mesure du public le plus passionné et le plus fidèle de toute la LNH. Les membres du Tricolore trouvent excitant de jouer pour le public montréalais, mais l’amour a un prix.

Mon intuition me dit que si Andrei Markov s’est montré prudent lorsqu’on lui a parlé du poste de capitaine, c’est qu’il a parfaitement saisi la réalité montréalaise. On aura beau affirmer que la fonction de capitaine n’existe que pour les joueurs, le vénérable défenseur a sans doute compris que les partisans veulent aussi un capitaine pour eux et qu’ils n’accepteront pas un autre capitaine « par l’exemple », aussi respectable soit-il. L’équipe et la direction des Canadiens auront beau feindre le déni, le capitaine de l’équipe est placé de facto en position de porte-parole des joueurs auprès du public; ses relations avec les médias sont donc incontournables. Markov est moins fort avec un micro qu’avec un bâton, même s’il s’est amélioré (par ailleurs, à la présentation des joueurs de jeudi dernier, il a démontré qu’il pouvait être très expressif du regard, à défaut de l’être par la voix). De toute façon, comme il est en congé forcé pour quatre mois à cause de sa blessure, un capitaine sera probablement nommé avant son retour. Dans le cas contraire, s’il reçoit le « C », il devra bien trouver une manière de remplir ce rôle à sa façon, avec ses propres moyens. Sait-on jamais, il pourrait nous surprendre en sortant davantage de sa coquille.

L’image de marque (Stéphane Dion/Georges Laraque)

13 octobre 2009 à 9:31   | Publié dans Chroniques politiques | 2 Commentaires
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C’était trop beau pour être vrai : moins de vingt-quatre heures après la publication du billet sur l’incident de la « fillette », à l’occasion duquel ultraféministes et supermachos s’étaient affrontés, voilà que les ennemis jurés croisent le fer de nouveau à propos de la publicité que Georges Laraque a tourné pour la boisson énergétique Octane 7.0. Devant ce tir croisé, le dur de dur s’est empressé de hisser le drapeau blanc afin de limiter les dégâts. Merci, Monsieur Laraque, merci beaucoup. Vraiment, je n’en demandais pas tant.

J’aime bien Georges Laraque, un type à la fois articulé et spontané, qui fait voler en éclats plusieurs stéréotypes du hockey en pratiquant le yoga et le végétalisme et en prenant la défense des animaux. Tout cela n’a probablement aucune incidence sur son rendement en tant que joueur, mais la présence d’un tel homme est rafraîchissante parmi les douzaines de Malboro Men insipides qui peuplent les vestiaires de la LNH.

Laraque vient d’apprendre à la dure une des lois les plus importantes des relations publiques, qu’on pourrait appeler le « principe Madonna » : toujours contrôler son image de marque, du début à la fin. Lorsqu’il a tourné cette publicité, Laraque, selon ses propres dires, n’avait aucune idée de quoi aurait l’air le résultat final. Disons-le tout net, l’annonce ne vole pas haut : une escouade de marie-couche-toi-là exposent leur popotin, leurs lolos et leurs bouches de suceur cuivré1 en gros plan à la caméra, jusqu’à ce que le bon Georges vienne injecter un peu de testostérone sur les lieux en jouant au hockey avec elles. On retrouve dans cette annonce la « bimbo », modèle dominant dans le monde de la publicité, de la mode, de la musique, du cinéma et de la télévision, fantasme récurrent du jeune mâle en rut perpétuellement ciblé par les publicités des boissons alcoolisées. Dans ce cas-ci, toutefois, la caricature est si poussée qu’elle en frise le ridicule, au point que la vidéo s’est rapidement retrouvée sur le Sportnographe au grand délice des internautes hilares. On s’étonne qu’un homme intelligent comme Laraque se soit fait embarquer dans une telle bouffonnerie, sans même se renseigner sur le concept publicitaire. Espérons que dorénavant, son amour des bêtes ne lui fasse plus perdre tout réflexe de prudence.

L’ancien chef du Parti libéral du Canada, Stéphane Dion, a lui aussi été victime de la caméra, jusqu’à y perdre sa carrière politique. Le 3 décembre 2008, les stations de télévision du pays ont diffusé le discours à la nation du premier ministre conservateur Stephen Harper. La réplique de M. Dion devait suivre à peine une minute après. Cependant, c’est avec plus d’une heure de retard que les représentants du Parti libéral ont livré le DVD, non pas aux bureaux de CBC, comme prévu, mais dans les locaux de la tribune parlementaire, de l’autre côté de la rue. Au lieu de deux DVD contenant respectivement la version anglaise et la version française du discours, il n’y avait qu’un seul DVD avec les deux versions, ce qui a obligé les techniciens de CBC à faire des copies et à perdre ainsi 10 minutes supplémentaires. Le vidéo était pitoyable : le discours de M. Dion commençait abruptement, son teint tirait sur le rouge, et son visage, hors foyer, était cadré si serré qu’on ne voyait plus son cou. Une suite de cafouillages logistiques aurait été à l’origine de cette prestation désastreuse. En rétrospective, peut-être aurait-il dû jeter le DVD aux poubelles et s’excuser de l’impossibilité de remettre sa réplique à cause de problèmes techniques. Tant qu’à avoir l’air fou, aussi bien se taire.

Humilié d’un océan à l’autre, le chef de l’opposition, qui avait déjà annoncé sa démission en octobre, mais devait assurer l’intérim jusqu’à la nomination de son successeur au mois de mai suivant, a dû vider son bureau une semaine à peine après la diffusion de cette infernale vidéo qui a mis fin sur un couac désolant à sa longue carrière politique.

Georges Laraque n’en est pas là, fort heureusement. Il doit cependant retenir ce que l’entourage de Stéphane Dion aurait dû savoir : on n’est jamais trop prudent lorsqu’il s’agit de son image. Les médias, le public, les journalistes et l’équipe – qu’elle soit sportive ou politique – constituent déjà des facteurs impondérables. Par conséquent, il faut garder le contrôle de la seule chose sur laquelle on a un réel pouvoir : son image de marque. Gageons que l’homme fort du Canadien ne s’y laissera plus jamais prendre et qu’il gardera l’œil sur toutes les productions publicitaires ou autres auxquelles il acceptera de participer.

1Je m’excuse auprès des vaillants défenseurs du chevalier cuivré, ce sympathique petit poisson du Québec dont l’espèce est en péril. Autrefois appelé « suceur cuivré », il a heureusement été débarrassé de ce nom péjoratif et injurieux grâce aux efforts inlassables de ses partisans dévoués. Pour plus de renseignements, allez voir sa fiche sur le site Web du ministère des Ressources naturelles et de la Faune.

Le patin dans la bouche (Bernard Landry/Tomas Plekanec)

11 octobre 2009 à 9:24   | Publié dans Chroniques politiques | Laisser un commentaire
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L’anglais possède une jolie expression pour désigner les gaffes verbales : on dit que la personne s’est « mis le pied dans la bouche ». On a beau fouiller, il n’y a pas d’équivalent dans la langue française qui exprime aussi bien le pétrin dans lequel se met celui qui commet une telle bévue, dont les conséquences peuvent le poursuivre longtemps.

L’ancien premier ministre du Québec Bernard Landry est probablement l’un des meilleurs gaffeurs que la classe politique québécoise ait connus. Il a déjà déclaré à propos des démunis qu’il s’expliquait mal qu’au Québec, des parents puissent envoyer leurs enfants le ventre vide à l’école, « quand on constate que les oiseaux avec une cervelle grosse comme cela – il a alors représenté la tête d’un oiseau avec son pouce et son index – parviennent à nourrir leurs petits ». À propos des organismes féministes, il a laissé tomber : « Ne me parlez pas des groupes de femmes, a-t-il dit, je préfère rencontrer le président de la Sun Life », l’institution financière qui, en 1978, avait déménagé son siège social à Toronto en réaction à l’adoption de la loi 101.

Mais le plus beau but qu’il a compté dans son propre filet, si on peut dire, est sa déclaration sur les « chiffons rouges ». En 2001, le gouvernement fédéral promettait d’accorder 18 millions de dollars à l’Aquarium de Québec, à condition que le bilinguisme y soit respecté et que le drapeau canadien y soit présent. Bernard Landry s’était alors emporté : « Le Québec n’a pas l’intention de faire le trottoir pour des bouts de chiffons rouges. » L’expression, traduite par « red rags » en anglais (ce qui se rapproche davantage de « torchons rouges »), avait provoqué l’indignation au Canada anglais, et Landry avait été accusé de mépris à l’endroit du drapeau canadien. Il a eu beau répéter que l’expression était tirée de la tauromachie et qu’elle ne visait pas l’unifolié, ses explications en ont laissé plus d’un sceptique.

En politique, tout est dans la perception. Bernard Landry a eu beau s’expliquer et s’excuser, ces propos sont revenus le hanter longtemps. Il a fallu des années avant que certains journalistes, dont Lysiane Gagnon, admettent qu’ils avaient peut-être mal interprété sa déclaration.

Invités à s’exprimer plusieurs fois par jour sur des sujets aussi variés et délicats que la pauvreté, l’environnement, la condition féminine, l’éducation et la santé, les politiciens les plus en vue ne peuvent échapper à l’inéluctable gaffe qu’ils finissent par commettre un jour ou l’autre. Les bévues font partie de toute carrière politique. Les joueurs de hockey, heureusement pour eux, ne patinent pas sur des glaces aussi minces, mais ils doivent eux aussi faire de leur mieux pour éviter toute controverse. C’est pourquoi des spécialistes en communications les suivent constamment pour leur mettre dans la bouche des mots soigneusement pesés en fonction des circonstances. Même s’ils n’ont aucune formation en relations publiques, les joueurs en arrivent eux-mêmes à développer des réflexes de prudence lorsqu’ils se font pointer un micro sous le nez.

Malgré toutes ces précautions, il arrive que la gaffe réussisse à se trouver un chemin. Elle est patiente, la gaffe, elle attend son heure, elle profite de la première occasion pour se faufiler et prendre le devant de la scène là où on s’y attend le moins. Lors des séries éliminatoires de 2008, la gaffe s’est trouvé un véhicule pour le moins surprenant : Tomas Plekanec, le deuxième centre, un joueur plutôt réservé et peu habitué à la controverse. Insatisfait de son travail pendant les trois premières parties de la série contre Boston, Plekanec a déclaré : « Je joue comme une fillette. » La journaliste Marie-Claude Lortie, de La Presse, s’est indignée de ces propos, les qualifiant d’odieux et exigeant qu’il fasse ses excuses aux fillettes. Un nombre impressionnant d’internautes se sont empressés de se moquer d’elle et de la traiter de féministe extrémiste, avec une hargne virulente et fielleuse. Son collègue Patrick Lagacé, pourtant en désaccord avec elle, a commenté : « Évidemment, un tas de tatas en ont profité pour dire un tas de vacheries à Marie-Claude, prouvant (mille fois plus que l’”affaire” Plekanec) que la société a encore du chemin à faire et que certains d’entre nous descendent fraîchement de l’arbre (quand il n’y vivent pas encore à temps partiel). » En fait, dans une société dont les repères sexuels sont bousculés, de nombreux hommes se sont servis de cet incident pour tenter d’asseoir leur mainmise sur le sport professionnel, un domaine dans lequel ils ont l’impression de pouvoir retrouver une masculinité plus traditionnelle.

Cet exemple démontre la difficulté de se prononcer en public sur quelque sujet que ce soit : tout y est interprété de façon manichéenne, selon la lentille que l’on veut bien porter. Honnêtement, je ne crois pas qu’il y avait dans les propos de Plekanec de quoi le pendre aux portes de la ville. Mais sa comparaison demeure tout de même une indélicatesse. On aura beau dire – et c’était l’argument le plus couramment opposé à Mme Lortie – que jamais les filles ne se tailleront une place à la LNH, il demeure que se servir de l’image d’une fillette pour dénigrer son propre travail, c’est dévaloriser indirectement les fillettes. Lorsque j’étais enfant, mon idole était Patrick Roy, et mon rêve, de devenir la première gardienne de but du Canadien. Si Roy avait tenu des propos semblables à ceux de Plekanec, j’aurais été inconsolable. Les fillettes prennent tous les commentaires au premier degré; vous aurez beau dire que je n’aurais jamais fait la LNH, je n’étais quand même pas à un âge ou on avait le droit de me piétiner mes rêves. Les années et la maturité s’en seraient très bien chargés, de façon beaucoup moins brutale.

La réaction de Marie-Claude Lortie était franchement exagérée, mais Tomas Plekanec s’est quand même mis le pied, ou plutôt le patin dans la bouche avec ses propos. Si les journalistes étaient revenus l’embêter avec cette déclaration, comment aurait-il pu s’en sortir? La meilleure solution aurait été l’humour. Il aurait pu déclarer quelque chose du genre : « Vous avez raison, je jouais tellement mal que même des fillettes m’auraient battu », ou encore : « Je suis content que mes fans s’inquiètent de mon rendement au point où même les fillettes viennent me botter le derrière ». Ainsi, il aurait pu se dédouaner auprès de ses plus jeunes admiratrices sans s’abaisser à d’humiliantes excuses au nom de la rectitude politique.

En vertu d’une sorte de justice karmique, Tomas Plekanec paie encore pour sa déclaration percutante, puisque de nombreux partisans s’en servent pour le traiter de fillette chaque fois qu’il connaît une quelconque baisse de régime. Toutes celles qui trouvaient ses propos misogynes doivent se consoler en constatant qu’il est maintenant lui-même victime du machisme de certains fans. Malgré tout, il est désolant que les propos des politiciens comme des joueurs de hockey soient interprétés de façon si subjective, et de toutes les façons possibles, au point où ils en sont forcés de recourir à la langue de bois pour se protéger. Si nous étions plus indulgents à propos de leurs gaffes, les personnalités publiques se permettraient peut-être de parler de façon plus spontanée. Se mettre le patin dans la bouche ne veut pas dire être obligé de se trancher la langue avec.

Les « maudits journalistes » (Bernard Landry/Patrice Brisebois)

5 octobre 2009 à 7:10 | Publié dans Chroniques politiques | Laisser un commentaire
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En politique comme au hockey, la relation entre les journalistes, d’un côté, et les joueurs ou politiciens, de l’autre, est constituée d’un mélange d’animosité et de nécessité. Des deux côtés, on peut s’apprécier ou se détester, mais chacun des deux camps a besoin de l’autre pour vivre.

Réjean Tremblay l’a appris à ses dépens : il a tellement bien critiqué le Canadien que celui-ci a fini par l’exclure du petit club des privilégiés qui accompagnent les joueurs pendant leurs déplacements à l’étranger. Ce fait illustre bien la situation malsaine de monopole dont jouit le Canadien au Québec, puisqu’une telle chose aurait été impensable en politique. Le Parti libéral du Québec, le Parti québécois et l’Action démocratique du Québec, ainsi que tout autre parti politique de quelque niveau que ce soit, n’aurait jamais osé exclure un journaliste politique, eut-il été la vipère la plus fielleuse de toute sa profession. Une telle décision aurait causé un scandale, et le parti en question se serait fait accuser de despotisme. Par contre, les politiciens ne se gênent pas, en privé, pour se plaindre amèrement du traitement injuste dont ils croient faire l’objet de la part des médias, et certains se permettent même d’exprimer publiquement leur rancœur contre les « maudits journalistes ».

En 2003, après la campagne électorale provinciale, on a pu voir le premier ministre sortant Bernard Landry rager contre les « soi-disant professionnels de l’information », dans le documentaire À hauteur d’homme de Jean-Claude Labrecque, visant tout particulièrement Rhéal Séguin du Globe and Mail, Claude Brunet de la radio de Radio-Canada et Sophie Langlois de la télévision de Radio-Canada.

Les joueurs de hockey ne sont pas en reste. À sa retraite, Patrice Brisebois en a profité pour envoyer des flèches à deux chroniqueurs sportifs, Jack Todd de la Gazette et Michel Blanchard de La Presse : « je n’ai jamais compris pourquoi [Todd et Blanchard] se sont acharnés sur moi au point de me détruire et de blesser mes parents, ma femme, mes proches. C’est difficile de composer avec ce genre de traitement injuste. » En effet, à cause de la campagne efficace menée par ces deux chroniqueurs contre « Breezer », le malheureux, hué partie après partie au Centre Bell, a fini par faire ses valises pour le Colorado et n’en est revenu que deux ans plus tard.

Politiciens et joueurs n’ont pas tout à fait tort de se plaindre. Bien sûr, la majorité des journalistes font de leur mieux pour demeurer objectifs, sans pouvoir être totalement impartiaux, puisque la nature humaine fait en sorte que nous soyions influencés par notre éducation et nos idéaux. C’est pourquoi la diversité des sources d’information est si importante, et la convergence des médias, si nuisible.

Cependant, certains membres des médias peuvent se montrer véritablement mesquins, tirant plaisir à s’acharner sur un individu ou un groupe en particulier et jouissant de leur position de pontife pour faire et défaire les réputations. On pense, entre autres, à Jean-François « Jeff » Fillion, condamné en justice pour diffamation à l’endroit de Sophie Chiasson. De plus, il est beaucoup plus facile de potiner que d’analyser, beaucoup plus rapide de rédiger des chroniques d’humeur que d’effectuer de fastidieuses recherches. Pour un journaliste d’enquête comme André Noël, de La Presse, qui peut fouiller pendant des semaines pour faire éclater au grand jour des secrets inavouables (on lui doit la fameuse enquête sur le traitement des patients de la résidence Saint-Charles-Borromée), combien de journalistes assiègent les politiciens pour leur faire cracher des commentaires insignifiants? Pour un journaliste comme Mathias Brunet, toujours de La Presse, qui prend le temps de s’informer de nombreux joueurs de la Ligue nationale, des rangs juniors et même de l’étranger, combien remâchent les mêmes jugements à propos du Canadien?

D’un autre côté, les partis politiques comme l’équipe de communication du Canadien aseptisent leur message à outrance pour ne pas prêter le flanc à la critique, au point où leurs déclarations en deviennent obscures ou insipides. Les « cassettes » récitées par les joueurs du Canadien n’ont plus rien à envier à celles des ministres du gouvernement. Par conséquent, les membres des médias, sceptiques, tentent de creuser pour savoir ce qui se passent véritablement en coulisses ou, à défaut, pressent chaque mot comme un citron afin d’en tirer quelque chose de publiable. Ce petit jeu devient un cercle vicieux : plus les journalistes et les politiciens ou joueurs se méfient les uns des autres, plus ce jeu du chat et de la souris prend de l’importance.

Pourquoi tout ce beau monde désabusé continue-t-il pourtant de se fréquenter? Parce qu’ils ont besoin les uns des autres. Les journalistes ont besoin des politiciens et des joueurs pour produire des nouvelles. Les politiciens et les joueurs ont besoin des journalistes pour faire passer leur message. Encore tout récemment, le premier ministre Jean Charest s’est servi des médias pour lancer un ballon d’essai sur la hausse des tarifs d’électricité. Devant la grogne de la population, ce projet ne passera probablement jamais à l’action, malgré l’état inquiétant des finances publiques. De son côté, le gardien Carey Price a profité du camp d’entraînement pour faire savoir qu’il avait tiré les leçons de ses deux dernières saisons et qu’il revenait avec une nouvelle attitude; évidemment, le but était de regagner l’estime des partisans qu’il avait perdue l’an passé par ses déboires tant sur glace qu’à l’extérieur.

On peut aussi utiliser les journalistes pour se chercher un emploi et afficher sa disponibilité. Des personnalités intéressées par une candidature aux élections chanteront les louanges du parti politique qui a le vent en poupe. Chaque fois que l’ADQ a atteint des sommets dans les sondages, les aspirants candidats se bousculaient aux portes. Au départ de Mario Dumont, l’avocat et animateur Stéphane Gendron s’annonçait déjà futur chef de l’ADQ… mais pas avant 2012, en attendant de voir si le parti pouvait remonter la pente. Cet été, de nombreux joueurs de hockey en recherche de contrat ont claironné dans les médias dans quelle merveilleuse forme ils étaient et à quel point ils seraient utiles dans telle ou telle équipe. Encore récemment, lorsque Andrei Markov, blessé, a été envoyé en convalescence pour quatre mois, l’agent du défenseur Marc-André Bergeron s’est empressé de faire savoir aux médias qu’il avait eu des pourparlers avec le Canadien, afin de susciter l’intérêt des partisans envers son client.

En privé, injures et gémissements pleuvent lorsqu’il est question des « maudits journalistes »… mais puisqu’il faut bien vivre avec, aussi bien essayer de s’en servir. Comme dit le dicton anglais, quand la vie nous envoie des citrons, aussi bien en faire de la limonade.

Têtes brûlées (Carolyn Parrish/Sergei Kostitsyn)

1 octobre 2009 à 10:24   | Publié dans Chroniques politiques | 1 Commentaire
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Il y a de ces gens qui ne comprennent que lorsque le ciel leur tombe sur la tête. Renvoyé une nouvelle fois à Hamilton, Sergei Kostitsyn a enfin constaté que la fête était bel et bien terminée. Après le feuilleton Dany Heatley, voilà que les joueurnalistes auront une autre tête brûlée à se mettre sous la dent.

La direction n’avait pas encore lancé la serviette, mais les symptômes étaient bien là. L’an dernier, après avoir fêté à répétition dans les bars, fricoté avec un mafieux et connu une saison lamentable, « Serge le terrible » s’est fait envoyer aux Bulldogs de Hamilton, le club-école du Canadien, autrement dit en pénitence. Malgré tout, en juillet, il a expliqué à un journal du Bélarus, son pays natal, que seul le scandale sur les relations que lui-même et deux autres joueurs avec le trafiquant Pasquale Mangiola avait causé son renvoi dans la ligue mineure. Il a candidement ajouté que la pression des médias était forte à Montréal, et qu’il était le seul des trois joueurs avec un contrat à deux volets (c’est-à-dire un contrat qui permet à la direction d’une équipe de céder le joueur à son club-école). Autrement dit, le pauvre enfant a servi de bouc émissaire sous la pression des méchants journalistes.

Renvoyé de nouveau à Hamilton la semaine dernière après de nouvelles frasques, Kostitsyn s’est encore rebiffé : il ne s’est pas présenté au camp d’entraînement des Bulldogs et a demandé un échange par la voix de son agent.

Ce qui frappe d’emblée dans le cas de Kostitsyn, c’est cette absence totale d’autocritique concernant son éthique au travail. « Ce n’est pas ma faute, Monsieur, c’est les journalistes! » « Je n’ai pas fait exprès d’arriver en retard, Monsieur, je me suis perdu dans les travaux de circulation! » Cette attitude rappelle celle d’une étoile filante de la politique, Carolyn Parrish, expulsée du caucus du Parti libéral du Canada après avoir tenu des propos incendiaires à plusieurs reprises.

Le cas Parrish

Plante verte du caucus libéral, Carolyn Parrish est sortie de l’ombre en 2003 lorsque, à la veille de l’invasion de l’Iraq par les États-Unis, elle a tenu des propos qui ont été captés par un microphone : [traduction] « Satanés Américains, je hais ces bâtards. » Elle a expliqué par après que ses propos visaient l’administration du président américain George W. Bush, et non le peuple américain. Malgré l’indignation de l’opposition conservatrice, le premier ministre libéral Paul Martin a passé l’éponge. Mme Parrish n’était pas la première à se faire surprendre par un microphone indiscret (on pense notamment à Bernard Landry), mais ses incartades suivantes ont été commises de façon délibérée, voire même planifiée.

Sa réélection en 2004 lui a-t-elle donné un sentiment d’invulnérabilité? À peine deux mois après, elle déclare que les défenseurs du projet de bouclier antimissile, défendu par le président Bush, sont « une coalition d’idiots ». En novembre, elle réagit à la réélection de Bush en affirmant que [traduction] « l’Amérique est complètement déconnectée du reste du monde libre », alors que Paul Martin venait tout juste d’inviter ses troupes à faire preuve de prudence. Le même mois, elle piétine une figurine de Bush à l’émission satirique This Hour Has 22 Minutes. Cette fois, son chef ne peut plus la protéger : il l’expulse du caucus. À titre de députée indépendante, elle provoque quelques autres étincelles dans l’actualité, avant de quitter la politique fédérale en  2005.

Kostitsyn et Parrish ont sans doute eu l’impression que leurs organisations respectives viendraient toujours à leur défense, peu importe les circonstances. Cette croyance n’est pas sans fondement : peu importe les gaffes de leurs membres, les équipes, tant sportives que politiques, prendront tous les moyens pour minimiser leurs torts, quitte à recourir aux pires sophismes. Ce type d’opération, appelé « gestion de crise », est mené par des spécialistes en communications surnommés les spin doctors, ou « doreurs de pilules », si on veut. Une fois les dégâts nettoyés, ils sermonnent longuement le gaffeur pour l’amener à davantage de prudence et surtout, à se faire discret pendant quelque temps.

Pas intouchables

Mais les têtes brûlées sont imperméables à tout raisonnement. Lorsqu’une équipe, sportive ou politique, estime que son trouble-fête cause trop de maux de tête pour les avantages qu’il rapporte, elle le laisse sèchement tomber. Des deux maux on choisit le moindre : expulser un membre revient à avouer que son recrutement a été une erreur, mais les dommages sont moins pires que de garder l’importun dans les rangs.

Une autre caractéristique des têtes brûlées est de toujours s’estimer dans leur bon droit. Pour se justifier, Mme Parrish s’est drapée dans la liberté d’expression, tandis que Sergei Kostitsyn se confortait dans le statut de demi-dieu dont jouissent les hockeyeurs à Montréal. Les deux ont été victimes d’une illusion de toute-puissance, comme si leur équipe avait davantage besoin d’eux qu’ils n’avaient besoin d’elle. En réalité, tous les privilèges qui leurs étaient conférés venait à une condition, celle de ne pas nuire à l’équipe. Pour que celle-ci soit efficace, il faut que ses membres respectent la discipline.

Ce qui semble évident pour le hockey l’est moins pour la politique. Après tout, un élu n’est-il pas censé représenter ses commettants? Oui et non. Le devoir d’un élu est aussi, et surtout, de faire avancer le programme du parti qu’il représente et suivre « la ligne de parti ». Si un point du programme va à l’encontre des intérêts de ses électeurs, il doit négocier en privé avec son parti. Si ces intérêts sont irréconciliables et causent un conflit important, son devoir lui commande de démissionner du parti et de siéger à titre de député indépendant. Autrement dit, la liberté d’expression absolue que revendiquait Mme Parrish ne lui donnait pas de droit de dire tout ce qui lui plaisait tout en exigeant le soutien inconditionnel de son parti. On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

Aujourd’hui conseillère municipale à Mississauga, Mme Parrish n’a plus l’extraordinaire tribune dont elle a profité pour étaler ses humeurs antiaméricaines. Quant à Sergei Kostitsyn, il dira probablement adieu aux merveilleux bars branchés de Montréal et à toutes les jolies demoiselles qu’il laisse le cœur brisé. Comme dit le proverbe, tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse.

*********

Ceux qui ont lu mon billet sur les transfuges se souviennent que les joueurs du Canadien ne devaient avoir aucune pitié envers Mike Komisarek. C’est plutôt lui qui s’est montré implacable lors du premier match de la saison, maltraitant durement ses anciens coéquipiers. Il en a même trop fait et s’est retrouvé plusieurs au banc des punitions, ce qui a permis au Tricolore de marquer pour remporter un match laborieux.

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