Les ethnies de service (Michaëlle Jean/Guillaume Latendresse)

25 novembre 2009 à 7:10 | Publié dans Chroniques politiques | 2 Commentaires
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En 2005, lorsque Michaëlle Jean a été nommée gouverneur générale du Canada, de nombreux commentaires ont proliféré sur Internet pour dénoncer le caractère « politiquement correct » de cette décision de la part du premier ministre libéral Paul Martin. Celui-ci, on s’en rappelle, était embourbé dans le scandale des commandites et cherchait à redorer l’image de son parti. D’origine haïtienne, Mme Jean a été de nombreuses années journaliste à Radio-Canada. La nomination de cette femme cultivée, élégante et polyglotte, aurait normalement dû réjouir la population, si son appartenance ethnique n’avait pas suscité le doute quant aux réels objectifs de cette nomination. Voici quelques exemples de commentaires (leur libellé exact est reproduit) :

« […Je] crois qu’on lui a offert le poste pour faire contre poids au seul groupe ethnique au Québec qui éprouve un peu de sympathie pour la cause nationale. Quand on est issu d’un peuple de colonisé et adopté par un autre peuple de colonisé ça laisse des trace. »
« Nulle part au monde voit-on les dirigeants politiques ainsi que ceux des institutions publiques offrir sur un plateau d’argent des postes prestigieux à des personnes nées à l’étranger. »
« Il s’agit de la rectitude politique poussée à l’extrême, car cette personne est tout aussi mal à l’aise de ne pas vouloir être ce qu’elle est, Haïtienne, que de vouloir être ce qu’elle n’est pas, une pure laine […] »

Et encore, ces commentaires ont été recueillis sur le site de Radio-Canada, qui oblige leurs auteurs à s’identifier. On imagine ce qui a été écrit ailleurs. Il est fascinant de constater à quel point la nomination d’un membre d’une minorité ou d’une femme entraîne presque automatiquement le doute sur les motivations réelles de sa sélection : cette personne est-elle choisie pour sa compétence ou pour des raisons d’image publique? Dans le cas de Mme Jean, la décision de Paul Martin contenait fort probablement une forte dose d’opportunisme. Malgré tout, ces motifs politiques faisaient-ils de Mme Jean une moins bonne candidate? Et si elle avait été nommée en d’autres circonstances par un autre premier ministre, les mêmes soupçons de rectitude politique n’auraient-ils pas été soulevés?

À l’occasion de chaque élection générale, c’est de nouveau le concours entre tous les partis pour recruter davantage de candidats de communautés culturelles que les concurrents. Cependant, lorsqu’on remarque qu’ils se font souvent envoyer dans des circonscriptions imprenables avec peu de moyens, on constate à quel point l’expression « minorité de service » prend tout son sens.

En théorie, nous aimerions tous que les emplois et les opportunités soient accordés uniquement en fonction des compétences et des qualités humaines. En pratique, nous portons tout le poids de notre appartenance à une ethnie, à une nationalité, à une langue, à un sexe, à une classe sociale, à une orientation sexuelle. Toutes ces caractéristiques modifient le regard que les autres portent inconsciemment sur nous.

Les Québécois de service

Par un curieux revirement de situation, les Québécois sont devenu les ethnies de services chez le Canadien. Il y a cent ans, le Canadien avait été fondé au départ pour regrouper des joueurs canadiens-français et vendre ainsi le sport au marché francophone. Aujourd’hui, les Québécois sont une espèce menacée d’extinction dans ce même club. De plus, ceux qui restent sont sommés de produire, sous peine de se faire accuser de n’être retenus que parce qu’ils sont francophones.

Voilà quelque temps déjà que je mûrissais ce billet, mais l’échange de Guillaume Latendresse m’a obligée à précipiter sa rédaction. En panne depuis le début de la saison, le gros ailier était devenu l’un des souffre-douleur du public : trop lent, trop mou, pas assez impliqué, pas assez travaillant… le jeune homme avait même hérité des surnoms de « Guimauve », « Latortue » et « L’aveuglette ». Repêché en 2005 par le Canadien en deuxième ronde, après Carey Price, Latendresse avait, tout comme le gardien, ébloui les premiers temps et suscité les plus vives attentes chez les partisans du Canadien, avant de tomber lui aussi en défaveur. Malheureusement pour lui, Latendresse, contrairement à Price, n’a jamais retrouvé ses repères.

Ces dernières semaines, Guillaume Latendresse et Andrei Kostitsyn étaient tout les deux en difficulté; plusieurs internautes ont accusé les « méchants journalistes » d’être trop dur envers Kostitsyn parce qu’il est Biélorusse et de surprotéger Latendresse parce qu’il est Québécois : « Une chance que Latendresse n’est pas Russe sinon il n’aurait jamais fait l’équipe et il jouerait déjà avec Pierre dagenais en Russie. Et si Kostitsyn était québécois, je crois qu’on le défendrait beaucoup plus », affirme ainsi un internaute sur le blogue de François Gagnon sur Cyberpresse (le commentaire a été reproduit dans son libellé exact). Guillaume Latendresse a certainement ses torts, mais à lire de nombreux commentaires, on a nettement l’impression que des internautes lui tombent dessus pour satisfaire leur besoin de bouffer du Québécois. Et je parle d’internautes québécois « pure laine ». Le péché de Latendresse n’a pas été d’échouer, mais d’échouer à titre de Québécois.

Latendresse est un de ces cas typiques qui divise deux classes d’amateurs extrêmes à Montréal : d’un côté, ceux qui ne jurent que par le contenu québécois et francophone, invoquent à hauts cris les traditions et l’histoire, accusent Bob Gainey et Trevor Timmins de détruire le club en le purgeant de tous ses Québécois et traitent les joueurs non québécois de « mercenaires »; de l’autre, ceux pour qui la présence d’un Québécois est suspecte, puisqu’il s’agit à leurs yeux d’une autre concession aux « maudits journalistes » en faveur d’un joueur « évidemment » surestimé dont le manque de talent éloignerait la Sainte-Flanelle de la coupe Stanley.

Ces deux groupes font régulièrement preuve d’un délire inexcusable; toutefois, depuis plusieurs années et surtout, incidemment, depuis la Commission Bouchard-Taylor, les dénigreurs de Québécois semblent avoir le dessus du pavé. Il est devenu de bon ton d’affirmer « qu’on s’en sacre-tu de la langue qu’ils parlent, le français, le russe, l’anglais ou le mandarin, l’important c’est qu’on GAGNE! ». Malheureusement, dans la plupart des cas, ce genre de déclaration agressive témoigne moins d’une ouverture d’esprit que d’un complexe d’infériorité. Au-delà du hockey lui-même, un tel genre de déclaration fait partie de cette attitude passive-agressive qui mènent une grande partie des Québécois à se dévaloriser et à s’écraser collectivement, puis, dans un sursaut de fureur, à sortir les griffes et à accuser Ottawa, les Anglos, les immigrants, les Américains, les musulmans et les juifs de tous les maux du monde et surtout des leurs. Que ce soit en politique, dans les arts et la culture, dans le sport, dans les affaires linguistiques et dans toutes les autres sphères de la société, nous sommes loin de l’attitude d’affirmation sereine qui nous permettrait collectivement d’afficher notre identité commune sans rejeter tout ce qui est différent.

Seul point positif dans tout le débat entourant les Québécois et le hockey : pratiquement personne n’a remis en question la québécitude de Georges Laraque, pas plus que celle de Mike Ribeiro ou d’autres joueurs de la LNH comme Roberto Luongo et Marc-Édouard Vlasic. Au moins, la définition de joueur québécois n’est pas restreinte à une dimension ethnolinguistique.

Évidemment, si le Canadien intensifiait ses efforts de dépistage dans la Belle Province pour trouver davantage de Québécois de talent, les derniers d’entre eux dans l’alignement tricolore ne seraient pas ainsi coincés dans le rôle de Québécois de service. Par ailleurs, ces efforts de dépistage ne devraient nullement nous empêcher d’apprécier des joueurs comme Michael Cammalleri, italo-juif américain, Scott Gomez, qui claironne fièrement son identité de « Mexicain de l’Alaska », Jaroslav Halák, qui arbore le drapeau de la Slovaquie sur son casque, et Carey Price, qui s’affirme fier de ses origines autochtones. Si ces quatre joueurs ne sont pas complexés par leurs origines, pourquoi le serions-nous? D’autant plus que, malgré des hauts et des bas, ces quatre joueurs semblent se plaire au Québec. La question des Québécois dans le Canadien n’est pas une histoire de « nous contre eux ».

Je vous laisse avec les mots de Guy Boucher, actuellement entraîneur des Bulldogs de Hamilton :
« Je trouve qu’on est dur avec nos Québécois. Quand on les voit ailleurs (dans la LNH), souvent on ne voit que les faits saillants. On voit tel Québécois à telle place, et on a tellement hâte qu’il vienne jouer à Montréal, il est bon, il est beau et il est fin… Mais ce sont les faits saillants. Si tu regardes tous ses matchs, il fait les mêmes erreurs que le francophone ou l’anglophone qui joue à Montréal.
« Alors il faut faire attention. Je pense que nos Québécois sont bons à Montréal. Pas qu’il faut alléger nos commentaires, mais il faut aussi avoir le droit de pardonner à nos Québécois. Ils ont le droit d’être comme tout le monde dans la ligue. »

Addendum : suite à la publication du livre Le Québec mis en échec, Pierre Boivin a suggéré de tenir un symposium sur la question des joueurs québécois dans la LNH. C’est drôle, j’ai aussitôt pensé à la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, décidée par le premier ministre Charest dans le but de noyer le poisson. J’ai l’impression que la proposition M. Boivin est faite dans le même but.

2 Commentaires "

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  1. Les Québécois aiment chiâler. C’est le côté latin. De plus, ils sont capables d’apitoiement autant que de chauvinisme. Les Québécois aiment s’auto-critiquer, mais n’aiment pas se faire critiquer. C’est le côté français.

    Le problème vient du fait que les Québécois veulent, et avec raison, deux choses: que le club gagne et qu’ils puissent s’identifier aux gagnants. Mais tant que les Québécois vont se percevoir comme différents des “Nord-Américains”, ils ne pourront pas s’identifier à un club qui est, par nécessité, Nord-Américain. Il serait impensable de revenir au temps où les Francophones devaient jouer pour le CH.

    Quand à Michael Jean, notre Jiji Nationale, elle a été victime de l’impopularité des Liberals, qui auraient tout fait pour une bouffée d’air dans cette phase sombre de leur histoire (phase qui n’est toujours pas terminée). Le cynisme envers ce parti était tout aussi rampant que justifié. Rajoutons à cela l’impopularité de ce poste suite à l’échec référendaire et les frasques de son homologue provinciale ces dernières années et tout était en place pour la ridiculiser…

    • Commentaire très juste. Je ne vois pas comment les amateurs pourraient sortir de cette impasse… à moins que le retour de la LNH à Québec vienne mettre de la pression.


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