Les potiches (gouverneur général du Canada/capitaine du CH)

17 octobre 2009 à 5:58   | Publié dans Chroniques politiques | 1 Commentaire
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Avec le report indéfini de la nomination du capitaine des Canadiens, on en vient à se demander si ce poste n’est pas devenu, au fil des ans, une fonction honorifique. Pourquoi un capitaine? Pour faire plaisir aux partisans? Pour respecter la tradition? Après les longues années de règne de Saku Koivu, il faut admettre que la description de tâches de cet emploi a grandement besoin d’une mise à jour.

La politique compte aussi des acteurs méconnus de la population, au point où les contribuables excédés réclament l’abolition de ces « potiches de luxe ». Le poste de gouverneur général, notamment, est régulièrement ciblé par ces critiques depuis les dépenses somptuaires d’Adrienne Clarkson; de même, la pertinence des lieutenants-gouverneurs des provinces a été remise en question par le train de vie luxueux de Lise Thibault, qui occupait ce poste au Québec.

Gouverneur général, un rôle sous-estimé

Pourtant, le gouverneur général et les lieutenants-gouverneurs ont des fonctions bien réelles, quoique beaucoup plus discrètes que celles des politiciens. Le gouverneur général convoque, proroge et dissout le Parlement, assermente les principaux personnages politiques du pays, sanctionne les lois. Il représente le Canada à l’étranger, accueille les chefs d’État et les ambassadeurs des pays étrangers, remet des distinctions honorifiques et des récompenses (notamment l’Ordre du Canada et les Prix du Gouverneur général). Autrement dit, le gouverneur général soulage le premier ministre et les autres politiciens de nombreuses responsabilités protocolaires fastidieuses, mais inévitables. Ailleurs, ces fonctions sont déléguées à des personnes non élues par la population. Ainsi, aux États-Unis, la Première Dame s’occupe des réceptions à la Maison Blanche et d’œuvres caritatives. Dans de nombreux pays, la monarchie constitutionnelle est encore en place, même si les souverains n’exercent souvent que des fonctions protocolaires. Le roi de Suède, par exemple, exerce diverses activités de relations publiques pour le compte de l’État suédois, notamment en remettant chaque année les prix Nobel aux lauréats.

Cependant, dans presque toutes les monarchies constitutionnelles, le souverain ou son représentant détient également un pouvoir limité qui lui permet d’intervenir en cas d’impasse dans le système parlementaire. C’est ainsi que Michaëlle Jean, en décembre 2008, s’est retrouvée dans un dilemme cornélien. Une coalition de trois partis menaçait de renverser le gouvernement conservateur élu. Le premier ministre Stephen Harper lui a donc demandé d’interrompre les travaux de la Chambre des communes jusqu’en janvier. Si elle acceptait, Mme Jean se faisait reprocher de museler le Parlement alors qu’elle n’était pas élue par la population. Si elle refusait, elle se faisait accuser de prendre une décision de son propre chef, alors que la tradition veut que le gouverneur général ne soit que l’exécutant du premier ministre. Peu importe sa décision (et elle était obligée d’en prendre une), elle ne pouvait pas éviter de se faire écorcher. La population canadienne, d’une ignorance politique navrante, a alors découvert avec stupéfaction qu’un gouverneur général pouvait être obligé de sortir de son rôle de potiche et de prendre seul une décision aux conséquences profondes.

Ce type d’ignorance n’est pas propre au Canada : ce n’est qu’en 2000, avec l’élection controversée de George W. Bush, que la majorité de la population américaine a appris que son président n’était pas élu au suffrage universel direct, mais par l’intermédiaire d’un collège électoral. Le système présidentiel américain n’a pas de mécanisme de déblocage équivalent à celui du système parlementaire de type britannique, mais la culture politique des États-Unis, basée sur le compromis entre les camps opposés, a permis à ce jour d’éviter ou de surmonter les crises. Tel n’est pas le cas dans les pays d’Amérique latine, où les régimes présidentiels ont souvent été victimes de coups d’État militaires. En ce qui concerne le Canada (ou le Québec, s’il se sépare), c’est bien beau de vouloir abolir le poste de gouverneur général, mais qui hériterait alors de ses fonctions constitutionnelles et protocolaires?

Capitaine, un rôle mal défini

Quant au capitaine de hockey, sa fonction est définie en partie par le règlement de la Ligue nationale de hockey et en partie par la coutume. D’après le règlement de la LNH, seul le capitaine (ou, s’il se trouve hors de la glace, l’un de ses adjoints) est autorisé à discuter avec l’un des arbitres concernant l’interprétation des règles. Il s’agit de la seule fonction que lui accorde le règlement; les autres lui sont conférées par la tradition. Par exemple, il reçoit au nom de l’équipe tous les trophées qu’elle remporte. Ses autres fonctions sont informelles : il est le leader dans le vestiaire ainsi que le représentant des joueurs auprès de la direction et, de façon plus ou moins officielle, auprès du public. Il peut également être amené à organiser les activités sociales de l’équipe.

À cause du flou qui entoure les responsabilités du capitaine, on comprend maintenant pourquoi tous et chacun, que ce soit les ténors de la direction des Canadiens, les joueurs, les journalistes et les amateurs, essaient d’imposer leur propre interprétation de ce poste en fonction de leurs convictions personnelles. Par exemple, l’entraîneur Jacques Martin a mis fin à la tradition de laisser les joueurs élire leur capitaine par le vote, afin de s’assurer un meilleur contrôle sur son vestiaire. Les fervents défenseurs de la langue française, eux, insistent sur le rôle du capitaine en tant que porte-parole auprès du public, pour acculer son titulaire à l’apprentissage du français. Les opposants féroces à l’apprentissage obligatoire du français ont frénétiquement ressorti tous les témoignages des capitaines passés du Tricolore pour prouver que jamais, au grand jamais, ce joueur n’était obligé d’assurer un rôle de relations publiques. Selon eux, un capitaine a toujours mené « par l’exemple », une expression creuse qui permet surtout d’escamoter les questions les plus délicates. Ces questions comprennent non seulement la connaissance du français, mais aussi les qualités de médiateur du capitaine auprès de ses coéquipiers et de communicateur avec les médias. En d’autres mots, ceux qui veulent d’un capitaine qui mène « par l’exemple » n’espèrent rien d’autre qu’une respectable potiche qui ne joue pas trop mal.

En réalité, le rôle de capitaine évolue probablement au gré des circonstances, comme bien d’autres fonctions de tous les milieux professionnels. On n’est sûrement pas capitaine à San José de la même façon qu’à Washington ou à Montréal. On n’est pas capitaine en 2009 comme en 1959, surtout pas avec l’importance actuelle des médias. De plus, chaque capitaine l’est probablement à sa façon, avec ses propres moyens. C’est devant cette constatation qu’on se rend compte que malgré les qualités de Saku Koivu, son long règne à titre de capitaine « par l’exemple » a semé la confusion chez les partisans à l’égard de ce rôle. Même si on ne sait pas exactement comment Koivu remplissait son rôle de capitaine au sein même de l’équipe, la plupart de ses coéquipiers s’en déclaraient satisfaits; par rapport au public, toutefois, il est parti en laissant un vide absolu dans la définition du poste.

Pour rigoler un peu, imaginons à quoi ressemblerait l’offre d’emploi de capitaine des Canadiens :
- il a une fiche de pointage respectable;
- il a l’influence dans le vestiaire;
- il est à l’aise avec les médias;
- il parle couramment le français et l’anglais;
- il n’a pas de photos compromettantes sur Internet, n’a pas fait de publicité pour une boisson alcoolisée, n’a pas fréquenté de mafieux, etc.
- il encourage les œuvres de bienfaisance (atout);
- il donne la fessée aux joueurs trop fêtards (atout);
- il a de l’ancienneté dans l’équipe (atout);
- il parle le russe, le tchèque, le slovaque, le suédois ou le finnois (atout);
- (ajoutez vos propres fantasmes dans la section des commentaires).

En l’absence d’un tel prince charmant, le joueur qui se rapproche le plus de cette description peut toujours accomplir un travail tout à fait honorable, quitte à déléguer certaines tâches à ses assistants, par exemple les relations avec les médias des deux langues. Et non, notre prochain capitaine ne parlera probablement pas français, du moins pas tout de suite. Vous trouvez que les Montréalais sont trop exigeants dans le choix d’un capitaine? Peut-être, mais leurs espérances sont à la mesure du public le plus passionné et le plus fidèle de toute la LNH. Les membres du Tricolore trouvent excitant de jouer pour le public montréalais, mais l’amour a un prix.

Mon intuition me dit que si Andrei Markov s’est montré prudent lorsqu’on lui a parlé du poste de capitaine, c’est qu’il a parfaitement saisi la réalité montréalaise. On aura beau affirmer que la fonction de capitaine n’existe que pour les joueurs, le vénérable défenseur a sans doute compris que les partisans veulent aussi un capitaine pour eux et qu’ils n’accepteront pas un autre capitaine « par l’exemple », aussi respectable soit-il. L’équipe et la direction des Canadiens auront beau feindre le déni, le capitaine de l’équipe est placé de facto en position de porte-parole des joueurs auprès du public; ses relations avec les médias sont donc incontournables. Markov est moins fort avec un micro qu’avec un bâton, même s’il s’est amélioré (par ailleurs, à la présentation des joueurs de jeudi dernier, il a démontré qu’il pouvait être très expressif du regard, à défaut de l’être par la voix). De toute façon, comme il est en congé forcé pour quatre mois à cause de sa blessure, un capitaine sera probablement nommé avant son retour. Dans le cas contraire, s’il reçoit le « C », il devra bien trouver une manière de remplir ce rôle à sa façon, avec ses propres moyens. Sait-on jamais, il pourrait nous surprendre en sortant davantage de sa coquille.

1 Commentaire "

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  1. Très intéressant! Je crois malgré tout que le rôle des Lieuntenants-généraux et du Gouverneur Général devraient être nettement plus encadré. Les budgets, évidemment, reserrés! Quand au capitaine du Canadien, il devrait aussi demander d’être composé d’au moins 5% de métal, histoire de servir, encore et toujours, de paratonnerre aux foudres des partisans!


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