Le patin dans la bouche (Bernard Landry/Tomas Plekanec)
11 octobre 2009 à 9:24 | Publié dans Chroniques politiques | Laisser un commentaireTags : Bernard Landry, bouche, chiffons, fillette, Marie-Claude Lortie, Parti québécois, patin, Patrick Lagacé, Tomas Plekanec
L’anglais possède une jolie expression pour désigner les gaffes verbales : on dit que la personne s’est « mis le pied dans la bouche ». On a beau fouiller, il n’y a pas d’équivalent dans la langue française qui exprime aussi bien le pétrin dans lequel se met celui qui commet une telle bévue, dont les conséquences peuvent le poursuivre longtemps.
L’ancien premier ministre du Québec Bernard Landry est probablement l’un des meilleurs gaffeurs que la classe politique québécoise ait connus. Il a déjà déclaré à propos des démunis qu’il s’expliquait mal qu’au Québec, des parents puissent envoyer leurs enfants le ventre vide à l’école, « quand on constate que les oiseaux avec une cervelle grosse comme cela – il a alors représenté la tête d’un oiseau avec son pouce et son index – parviennent à nourrir leurs petits ». À propos des organismes féministes, il a laissé tomber : « Ne me parlez pas des groupes de femmes, a-t-il dit, je préfère rencontrer le président de la Sun Life », l’institution financière qui, en 1978, avait déménagé son siège social à Toronto en réaction à l’adoption de la loi 101.
Mais le plus beau but qu’il a compté dans son propre filet, si on peut dire, est sa déclaration sur les « chiffons rouges ». En 2001, le gouvernement fédéral promettait d’accorder 18 millions de dollars à l’Aquarium de Québec, à condition que le bilinguisme y soit respecté et que le drapeau canadien y soit présent. Bernard Landry s’était alors emporté : « Le Québec n’a pas l’intention de faire le trottoir pour des bouts de chiffons rouges. » L’expression, traduite par « red rags » en anglais (ce qui se rapproche davantage de « torchons rouges »), avait provoqué l’indignation au Canada anglais, et Landry avait été accusé de mépris à l’endroit du drapeau canadien. Il a eu beau répéter que l’expression était tirée de la tauromachie et qu’elle ne visait pas l’unifolié, ses explications en ont laissé plus d’un sceptique.
En politique, tout est dans la perception. Bernard Landry a eu beau s’expliquer et s’excuser, ces propos sont revenus le hanter longtemps. Il a fallu des années avant que certains journalistes, dont Lysiane Gagnon, admettent qu’ils avaient peut-être mal interprété sa déclaration.
Invités à s’exprimer plusieurs fois par jour sur des sujets aussi variés et délicats que la pauvreté, l’environnement, la condition féminine, l’éducation et la santé, les politiciens les plus en vue ne peuvent échapper à l’inéluctable gaffe qu’ils finissent par commettre un jour ou l’autre. Les bévues font partie de toute carrière politique. Les joueurs de hockey, heureusement pour eux, ne patinent pas sur des glaces aussi minces, mais ils doivent eux aussi faire de leur mieux pour éviter toute controverse. C’est pourquoi des spécialistes en communications les suivent constamment pour leur mettre dans la bouche des mots soigneusement pesés en fonction des circonstances. Même s’ils n’ont aucune formation en relations publiques, les joueurs en arrivent eux-mêmes à développer des réflexes de prudence lorsqu’ils se font pointer un micro sous le nez.
Malgré toutes ces précautions, il arrive que la gaffe réussisse à se trouver un chemin. Elle est patiente, la gaffe, elle attend son heure, elle profite de la première occasion pour se faufiler et prendre le devant de la scène là où on s’y attend le moins. Lors des séries éliminatoires de 2008, la gaffe s’est trouvé un véhicule pour le moins surprenant : Tomas Plekanec, le deuxième centre, un joueur plutôt réservé et peu habitué à la controverse. Insatisfait de son travail pendant les trois premières parties de la série contre Boston, Plekanec a déclaré : « Je joue comme une fillette. » La journaliste Marie-Claude Lortie, de La Presse, s’est indignée de ces propos, les qualifiant d’odieux et exigeant qu’il fasse ses excuses aux fillettes. Un nombre impressionnant d’internautes se sont empressés de se moquer d’elle et de la traiter de féministe extrémiste, avec une hargne virulente et fielleuse. Son collègue Patrick Lagacé, pourtant en désaccord avec elle, a commenté : « Évidemment, un tas de tatas en ont profité pour dire un tas de vacheries à Marie-Claude, prouvant (mille fois plus que l’”affaire” Plekanec) que la société a encore du chemin à faire et que certains d’entre nous descendent fraîchement de l’arbre (quand il n’y vivent pas encore à temps partiel). » En fait, dans une société dont les repères sexuels sont bousculés, de nombreux hommes se sont servis de cet incident pour tenter d’asseoir leur mainmise sur le sport professionnel, un domaine dans lequel ils ont l’impression de pouvoir retrouver une masculinité plus traditionnelle.
Cet exemple démontre la difficulté de se prononcer en public sur quelque sujet que ce soit : tout y est interprété de façon manichéenne, selon la lentille que l’on veut bien porter. Honnêtement, je ne crois pas qu’il y avait dans les propos de Plekanec de quoi le pendre aux portes de la ville. Mais sa comparaison demeure tout de même une indélicatesse. On aura beau dire – et c’était l’argument le plus couramment opposé à Mme Lortie – que jamais les filles ne se tailleront une place à la LNH, il demeure que se servir de l’image d’une fillette pour dénigrer son propre travail, c’est dévaloriser indirectement les fillettes. Lorsque j’étais enfant, mon idole était Patrick Roy, et mon rêve, de devenir la première gardienne de but du Canadien. Si Roy avait tenu des propos semblables à ceux de Plekanec, j’aurais été inconsolable. Les fillettes prennent tous les commentaires au premier degré; vous aurez beau dire que je n’aurais jamais fait la LNH, je n’étais quand même pas à un âge ou on avait le droit de me piétiner mes rêves. Les années et la maturité s’en seraient très bien chargés, de façon beaucoup moins brutale.
La réaction de Marie-Claude Lortie était franchement exagérée, mais Tomas Plekanec s’est quand même mis le pied, ou plutôt le patin dans la bouche avec ses propos. Si les journalistes étaient revenus l’embêter avec cette déclaration, comment aurait-il pu s’en sortir? La meilleure solution aurait été l’humour. Il aurait pu déclarer quelque chose du genre : « Vous avez raison, je jouais tellement mal que même des fillettes m’auraient battu », ou encore : « Je suis content que mes fans s’inquiètent de mon rendement au point où même les fillettes viennent me botter le derrière ». Ainsi, il aurait pu se dédouaner auprès de ses plus jeunes admiratrices sans s’abaisser à d’humiliantes excuses au nom de la rectitude politique.
En vertu d’une sorte de justice karmique, Tomas Plekanec paie encore pour sa déclaration percutante, puisque de nombreux partisans s’en servent pour le traiter de fillette chaque fois qu’il connaît une quelconque baisse de régime. Toutes celles qui trouvaient ses propos misogynes doivent se consoler en constatant qu’il est maintenant lui-même victime du machisme de certains fans. Malgré tout, il est désolant que les propos des politiciens comme des joueurs de hockey soient interprétés de façon si subjective, et de toutes les façons possibles, au point où ils en sont forcés de recourir à la langue de bois pour se protéger. Si nous étions plus indulgents à propos de leurs gaffes, les personnalités publiques se permettraient peut-être de parler de façon plus spontanée. Se mettre le patin dans la bouche ne veut pas dire être obligé de se trancher la langue avec.
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