Les « maudits journalistes » (Bernard Landry/Patrice Brisebois)

5 octobre 2009 à 7:10 | Publié dans Chroniques politiques | Laisser un commentaire
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En politique comme au hockey, la relation entre les journalistes, d’un côté, et les joueurs ou politiciens, de l’autre, est constituée d’un mélange d’animosité et de nécessité. Des deux côtés, on peut s’apprécier ou se détester, mais chacun des deux camps a besoin de l’autre pour vivre.

Réjean Tremblay l’a appris à ses dépens : il a tellement bien critiqué le Canadien que celui-ci a fini par l’exclure du petit club des privilégiés qui accompagnent les joueurs pendant leurs déplacements à l’étranger. Ce fait illustre bien la situation malsaine de monopole dont jouit le Canadien au Québec, puisqu’une telle chose aurait été impensable en politique. Le Parti libéral du Québec, le Parti québécois et l’Action démocratique du Québec, ainsi que tout autre parti politique de quelque niveau que ce soit, n’aurait jamais osé exclure un journaliste politique, eut-il été la vipère la plus fielleuse de toute sa profession. Une telle décision aurait causé un scandale, et le parti en question se serait fait accuser de despotisme. Par contre, les politiciens ne se gênent pas, en privé, pour se plaindre amèrement du traitement injuste dont ils croient faire l’objet de la part des médias, et certains se permettent même d’exprimer publiquement leur rancœur contre les « maudits journalistes ».

En 2003, après la campagne électorale provinciale, on a pu voir le premier ministre sortant Bernard Landry rager contre les « soi-disant professionnels de l’information », dans le documentaire À hauteur d’homme de Jean-Claude Labrecque, visant tout particulièrement Rhéal Séguin du Globe and Mail, Claude Brunet de la radio de Radio-Canada et Sophie Langlois de la télévision de Radio-Canada.

Les joueurs de hockey ne sont pas en reste. À sa retraite, Patrice Brisebois en a profité pour envoyer des flèches à deux chroniqueurs sportifs, Jack Todd de la Gazette et Michel Blanchard de La Presse : « je n’ai jamais compris pourquoi [Todd et Blanchard] se sont acharnés sur moi au point de me détruire et de blesser mes parents, ma femme, mes proches. C’est difficile de composer avec ce genre de traitement injuste. » En effet, à cause de la campagne efficace menée par ces deux chroniqueurs contre « Breezer », le malheureux, hué partie après partie au Centre Bell, a fini par faire ses valises pour le Colorado et n’en est revenu que deux ans plus tard.

Politiciens et joueurs n’ont pas tout à fait tort de se plaindre. Bien sûr, la majorité des journalistes font de leur mieux pour demeurer objectifs, sans pouvoir être totalement impartiaux, puisque la nature humaine fait en sorte que nous soyions influencés par notre éducation et nos idéaux. C’est pourquoi la diversité des sources d’information est si importante, et la convergence des médias, si nuisible.

Cependant, certains membres des médias peuvent se montrer véritablement mesquins, tirant plaisir à s’acharner sur un individu ou un groupe en particulier et jouissant de leur position de pontife pour faire et défaire les réputations. On pense, entre autres, à Jean-François « Jeff » Fillion, condamné en justice pour diffamation à l’endroit de Sophie Chiasson. De plus, il est beaucoup plus facile de potiner que d’analyser, beaucoup plus rapide de rédiger des chroniques d’humeur que d’effectuer de fastidieuses recherches. Pour un journaliste d’enquête comme André Noël, de La Presse, qui peut fouiller pendant des semaines pour faire éclater au grand jour des secrets inavouables (on lui doit la fameuse enquête sur le traitement des patients de la résidence Saint-Charles-Borromée), combien de journalistes assiègent les politiciens pour leur faire cracher des commentaires insignifiants? Pour un journaliste comme Mathias Brunet, toujours de La Presse, qui prend le temps de s’informer de nombreux joueurs de la Ligue nationale, des rangs juniors et même de l’étranger, combien remâchent les mêmes jugements à propos du Canadien?

D’un autre côté, les partis politiques comme l’équipe de communication du Canadien aseptisent leur message à outrance pour ne pas prêter le flanc à la critique, au point où leurs déclarations en deviennent obscures ou insipides. Les « cassettes » récitées par les joueurs du Canadien n’ont plus rien à envier à celles des ministres du gouvernement. Par conséquent, les membres des médias, sceptiques, tentent de creuser pour savoir ce qui se passent véritablement en coulisses ou, à défaut, pressent chaque mot comme un citron afin d’en tirer quelque chose de publiable. Ce petit jeu devient un cercle vicieux : plus les journalistes et les politiciens ou joueurs se méfient les uns des autres, plus ce jeu du chat et de la souris prend de l’importance.

Pourquoi tout ce beau monde désabusé continue-t-il pourtant de se fréquenter? Parce qu’ils ont besoin les uns des autres. Les journalistes ont besoin des politiciens et des joueurs pour produire des nouvelles. Les politiciens et les joueurs ont besoin des journalistes pour faire passer leur message. Encore tout récemment, le premier ministre Jean Charest s’est servi des médias pour lancer un ballon d’essai sur la hausse des tarifs d’électricité. Devant la grogne de la population, ce projet ne passera probablement jamais à l’action, malgré l’état inquiétant des finances publiques. De son côté, le gardien Carey Price a profité du camp d’entraînement pour faire savoir qu’il avait tiré les leçons de ses deux dernières saisons et qu’il revenait avec une nouvelle attitude; évidemment, le but était de regagner l’estime des partisans qu’il avait perdue l’an passé par ses déboires tant sur glace qu’à l’extérieur.

On peut aussi utiliser les journalistes pour se chercher un emploi et afficher sa disponibilité. Des personnalités intéressées par une candidature aux élections chanteront les louanges du parti politique qui a le vent en poupe. Chaque fois que l’ADQ a atteint des sommets dans les sondages, les aspirants candidats se bousculaient aux portes. Au départ de Mario Dumont, l’avocat et animateur Stéphane Gendron s’annonçait déjà futur chef de l’ADQ… mais pas avant 2012, en attendant de voir si le parti pouvait remonter la pente. Cet été, de nombreux joueurs de hockey en recherche de contrat ont claironné dans les médias dans quelle merveilleuse forme ils étaient et à quel point ils seraient utiles dans telle ou telle équipe. Encore récemment, lorsque Andrei Markov, blessé, a été envoyé en convalescence pour quatre mois, l’agent du défenseur Marc-André Bergeron s’est empressé de faire savoir aux médias qu’il avait eu des pourparlers avec le Canadien, afin de susciter l’intérêt des partisans envers son client.

En privé, injures et gémissements pleuvent lorsqu’il est question des « maudits journalistes »… mais puisqu’il faut bien vivre avec, aussi bien essayer de s’en servir. Comme dit le dicton anglais, quand la vie nous envoie des citrons, aussi bien en faire de la limonade.

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